Nous savons tous que la petite histoire a toujours côtoyé la grande histoire, celle qui fait l'objet de recherches, de publications et de cours.

A Maredret, il en est de même qu'ailleurs en Wallonie et en Belgique.

La vérité historique se base avant tout sur des faits et sur des témoignages, preuves et sources à l'appui.

Découvrir l'histoire de Maredret, c'est avant tout porter un regard sans jugement sur ce qu'ont vécu les habitants de ce village au fil des siècles, en essayant sans cesse de s'imaginer, du mieux possible, ce qu'ont été leur cadre et leurs conditions de vie.

Place aux faits et aux témoignages, classés des plus récents (haut de page) aux plus anciens (bas de page).


Dans les années 1980

C'est chez eux et à leur initiative que Jacqueline et Jean Vereycken-Adam ont invité Hélène et André Baivy-Coppée à chanter la chanson en wallon Vinos à Maredret.

L'origine de cette chanson remonte très probablement après la dernière guerre mondiale mais une datation précise du document imprimé auprès de l'imprimerie Maurice Leclercq à Marcinelle n'a malheureusement pas encore pu être réalisé.

Tous renseignements utiles à ce sujet peuvent être transmis au webmestre de ce site.
 

VINOS A MAREDRET ! ! !

A MES AMIS

"LES GAIS LURONS DE MAREDRET"


1er COUPLET

Pos vos distraire onne miette
Est nin passer po biesse
G'jy va vol raconter
G'ji n'el' saurais chanter
Mais g'ji saurais vos dire
Qui po todt'bin rire
I faut moussi d'in l'binde
Sins vo fé trop ratinde
 

Refrain

A Maredret
Oh ! tra la la
On s'amus'ret
Tra la la
Sur l'air du tra
Derri derra tra la la
 

2ème COUPLET

C'est t'on bia p'tit village
Di cint cinquante moinnages
Avou onne tchirouterie
Est onne novelle seaurie
Est si vo veyi ça
Vos tirri vos tchapia
Est vos d'meurri tot paf
Comme si vos v'ny d'on maf
 

Refrain

A Maredret
Tra la la
Il y fait fret
Tra la la etc.
 

3ème COUPLET

I g'nia onne pitit'gare
C'est onne satquè d'bin'rare
Vos y trouvr'os Piérrard
Qui n'est nin foirt rutiard
Si n'est nin pol cherché
Ni pol félécité
Mais y d'vint trop rusé
Quand on n'y fait assé
 

Refrain

Pos Maredret
Tra la la
Qué homme di grès
Tra la la, etc.
 

4ème COUPLET

Nos n'caus'rons nin des autes
Pasquè n'avons aute chose
Nos avons les postis
A nin leyi d'costé
Et puis noss' grand Wauthier
Qu'est d'ja l'premi nommé
Sereuye tot assommé
Si n'estint nin vanté
 

Refrain

Pas nos village
Tra la la
Moncia d'verdasses
Tra la la, etc.
 

5ème COUPLET

Pos causer du pêquet
Y g'nia des cabarets
N'avans l'hôtel Marlet
Au mitant d'Maredret
Est puis est mon Delobbe
Vos auros del bonne gotte
Pont d'enumération
Pasqui ça n'est nin bon
 

Refrain

A Maredret
Tra la la
Qué cabaret
Tra la la, etc.
 

6ème COUPLET

On fait des pantomines
Jusqu'à mon Joséphine
C'es t'est mon l'gros Zénoble
Qui fait del si bonne taute
Est puis est mon l'marchaud
On z'y va mind'gi l'tchaud
Sins conter l'bon gâteau
El'verre di curaçao
 

Refrain

A Maredret
Tra la la
O n'a nin soêt
Tra la la, etc.
 

7ème COUPLET

Y g'nia quate cinque boutiques
C'est onne sactquê d'comique
Y g'nia tote sortes d'artiques
Est jusqu'à des fisiques
Est si vos v'los des fiques
Est oune miette di musique
Allez est mon Collitche
Pos n'in révnu mirlitche
 

Refrain

A Maredret
Tra la la
Y g'nia do choet
Tra la la, etc.
 

8ème COUPLET

Sif z'allez fé on tou
Passez pal since dal cou
Y monte des deux costés
Mais vos seros enchanté
Est puis quand c'est l'Esté
Allez onne miette sur l'pré
Si vos n' v'los nin dansé
V'navos qu'a vos r'poissé
 

Refrain

Mais fio s'tou la
Tra la la
Au mardi gras
Tra la la, etc.
 

9ème COUPLET

On n'a leyi au badche
Est co qu'éfie din l'satche
Mais on n'est nin méchant
Avous tos les soulants
Seul'mint, nos nos amusant
En bêvant, en t'chantant
Est on s'réuniret
Pos venu à Maredret
 

Refrain

Di Maredret
Tra la la
On sortiret
Tra la la, etc.

 

IMPRIMERIE MAURICE LECLERCQ. MARCINELLE

 

Photos extraites de la K7 vidéo réalisée à cette occasion et publiées avec l'aimable autorisation de Jacqueline et Jean Vereycken-Adam, propriétaires de la K7 originale :
 



André Baivy et son épouse, Hélène Coppée,
s'apprêtent à chanter la chanson
Vinos à Maredret.
 



Un petit coup pour s'éclaircir la voix !
 















Jean Vereycken n'oublie pas
d'offrir à boire à ses amis.

 


 


1975 - Disparition du tournant dit de "Chez Vereycken"

C'est à la fin de l'année 1975 (communication orale de Joseph Manderlier du 16/09/2006) que la maison de la famille Vereycken, là où a habité notamment Jean Vereycken, figure bien connue de Maredret, a fait l'objet d'une démolition par le Fonds des Routes sous le prétexte, bien dans l'air du temps, de dégager l'entrée du village de Maredret au trafic automobile.
 



La maison Vereycken avant sa démolition
(date de la photo inconnue).
A gauche de la porte cochère, l'atelier.
 



La maison adjacente (Rue des Artisans  38)
à la maison Vereycken
(date de la photo inconnue).
 



Article de presse
(sans nom du quotidien et
sans date).
 



Démolition de la maison Vereycken
(à gauche).
 



Démolition de la maison Vereycken
(à gauche).
 



Aménagement du pignon
du N° 38 de la Rue des Artisans.




Fin de l'aménagement du pignon
du N° 38 de la Rue des Artisans.
 



Rue des Artisans aujourd'hui,
à l'emplacement de l'ancienne maison Vereycken.
A gauche, l'ancien atelier.
Photo prise le 16/09/2006.
 



L'ancien atelier.
Photo prise le 16/09/2006.
 


 


Dans les années 1960

Le scoutisme à Maredret

Au début des années 1960, Jean-Pierre Briot, fils de Joséphine et Hector Briot-Tayart, commerçants bien connus et appréciés des habitants de Maredret, était élève interne à l'Institut Saint-Berthuin à Malonne (Province de Namur - Belgique).

C'est là qu'il est devenu scout dans la troupe de son école.

L'envie lui est venue de créer dans son village une patrouille libre patronnée par la troupe de l'Institut Saint-Berthuin.

Les premières réunions ont eu lieu dans la cave de la maison des parents de Jean-Pierre Briot, devenu CP (Chef de Patrouille).
 



Carte postale des années 1950.
Edition Hector Briot (Maredret).
 

Ensuite, les scouts ont pu bénéficier d'un local à la Maison des Oeuvres (ancienne école des soeurs devenue la Maison de l'Artisanat en 2006). Ce local était la première pièce située en entrant à gauche. L'hiver, un gros poêle colonne réchauffait les scouts après leurs activités.

Le foulard de la patrouille libre de Maredret était rouge et bleu.

C'est Fernand Hody qui fut le premier SP (Second de Patrouille).

Les réunions avaient lieu le samedi. Les activités étaient essentiellement réalisées en plein air : jeux dans les bois proches de Maredret, observations dans la nature, épreuves et badges, etc.

Jean-Pierre Briot se souvient très bien d'une épreuve "Coureur des bois" réalisée à deux à Gedinne.

La troupe de l'Institut Saint-Berthuin laissait une grande autonomie à la patrouille libre de Maredret.

Une année après la création de la patrouille libre, une petite meute d'une dizaine de louveteaux était constituée.

Les scouts de Maredret n'ont évidemment pas failli à la tradition de la totémisation. C'est ainsi que la patrouille libre a compté en ses débuts : Auroch, Ecureuil, Etalon, Okapi et Taupe.

Pour les scouts (mais pas pour les louveteaux), le camp d'été représentait le moment fort de l'année scoute.

Le premier camp d'été a eu lieu à Lessive (Province de Namur - Belgique) (1962 ?).

Le second camp d'été a eu lieu à Matignole, lieu-dit (vallon) situé près de Treignes (Province de Namur - Belgique), dans la vallée du Viroin.

Lors des camps d'été, les effectifs étaient renforcés par un jeune espagnol de Madrid qui venait effectuer un séjour d'apprentissage de français dans le cadre d'un échange avec l'Institut Saint-Berthuin. Ce jeune espagnol, Fernando Erviti, était accueilli par les parents de Jean-Pierre Briot. Il n'a jamais été totémisé.

Quelques années (1964 ?) après la création de la patrouille libre, l'unité de Maredret (meute et patrouille libre) est reprise par Jean-Pierre Berlemont qui habitait alors chez ses parents, Rue Roland  12. Il avait débuté dans le scoutisme comme louveteau de la meute de Maredret.

Le local a ensuite été établi à Ermeton-sur-Biert, village voisin de Maredret.
 



La patrouille libre de Maredret
(mois de juillet - année indéterminée).
Photo prise Rue Neuve Niole, à proximité de la maison
des parents de Jean-Pierre Briot.
A l'arrière-plan, de gauche à droite :
Fernand Hody [Okapi - SP (Second de Patrouille)],
Guy Collart (Auroch), Jean-Claude Hardy (Taupe) et
Jean-Pierre Briot [Etalon - CP (Chef de Patrouille)].
A l'avant-plan, accroupis, de gauche à droite :
Jean-Pierre Dardenne (Ecureuil),
Fernando Erviti et Bernard Goidts (totem inconnu).
 



La patrouille libre de Maredret
(mois de juillet - année indéterminée).
Endroit non déterminé.
A l'arrière-plan, de gauche à droite :
Jean-Pierre Briot, Jean-Claude Hardy, Fernando Erviti,
Fernand Hody, un prêtre (identité inconnue) et
un responsable scout adulte (identité inconnue).
A l'avant-plan, de gauche à droite :
Corine Briot (cousine de Jean-Pierre Briot),
Bernard Goidts, Jean-Pierre Dardenne et
Guy Collart.
 


 


2 mars 1944

Le 2 mars 1944, un avion américain, le Sack Hound, forteresse volante emmenant 7 hommes d'équipage à bord, est en perdition dans le ciel de l'Entre-Sambre-et-Meuse. Il a été fortement endommagé par des tirs ennemis, terrestres et aériens. L'avion perd de plus en plus d'altitude et finit par s'écraser à Bossière (Province de Namur - Commune de Mettet).

Le bombardier revenait d'une mission sur Francfort et s'en retournait en Angleterre.

3 membres d'équipages ont péri dans ce crash.

Il s'agit de :

Les 4 autres, eux, réussirent à prendre la fuite. Ils seront cachés durant de nombreuses semaines, notamment par M. Dewitte de Graux (Province de Namur - Commune de Mettet), Yvonne Taton de Maredret et Germaine Saintvitu, institutrice à l'école des soeurs de Maredret (où elle habitait avec sa Maman).

En 1992, une stèle a été érigée à Bossière à l'endroit même de la chute de l'avion américain.
 



Photo prise le 16/09/2007.
 

En mai 1994, au même endroit, en présence du colonel William S. Sheahan, dit Bill, pilote de l'avion, une importante et émouvante cérémonie d'hommage a eu lieu.
 



Mai 1994.
Le colonel William S. Sheahan, dit Bill,
à gauche de la photo
devant la stèle érigée à Bossière
en mémoire des 3 membres d'équipage
du Sack Hound tombé le 02/03/1944.
 



Mai 1994.
Chapelle Notre-Dame de Grâce à Maredret.
Bill est à gauche de la photo.
 



Mai 1994.
Eglise abbatiale de Maredsous.
Bill est à droite de la photo.
 

Bill est décédé le 27/10/2005.

A Maredret, le 14/08/2007, l'émotion était aussi palpable.

Peu avant 16 h 00, plusieurs voitures se sont garées Rue Neuve Niole, à la hauteur du numéro 6.
 


 

De nombreux passagers sont sortis des véhicules et se sont dirigés vers la maison d'Yvonne et Ernest Housiaux-Taton.

Cette visite était annoncée et attendue avec impatience par Yvonne Taton. Elle avait même placé un paillasson avec l'inscription "Welcome" à l'entrée du hall de la maison.

60 ans après avoir été sauvé par des habitants de Maredret, dont Yvonne Taton, un autre aviateur américain, Douglas M. Conway, l'un des membres survivants de l'équipage du Sack Hound, est venu rendre visite à toutes celles et ceux à qui il doit probablement la vie.

L'aviateur, octogénaire, était accompagné dans son périple de mémoire par Betty, son épouse, par 4 de leurs enfants (2 fils, dont l'un né avant les événements dramatiques dont il a été question ci-dessus, et 2 filles) et un de leurs gendres.
 


 

Revenu en Belgique avec son épouse dans les années 1960, Douglas M. Conway a commenté la photo en noir et blanc où il figure avec son épouse, Arthur Taton, le père d'Yvonne, et bien sûr Yvonne.
 






Dans les années 1960,
retour à Maredret de Douglas M. Conway.
De gauche à droite :
Arthur Taton, Douglas M. Conway,
son épouse Betty et Yvonne Taton.
 

Au total, 3 hommes d'équipage ont été cachés à Maredret. Ils ont notamment trouvé abri dans la petite maison occupée à l'époque par Renée Dujeu et située Rue des Artisans (anciennement Rue du Centre).

Yvonne Taton faisait partie du Mouvement National Belge (M.N.B.), Province de Namur, Zone II, et elle habitait durant la guerre avec ses parents et ses 2 frères à la Haie des Sart (anciennement Rue Bonne Fontaine et actuellement Rue Haie de la Motte) à Maredret. Elle a veillé à approvisionner en nourriture ces 3 aviateurs malgré les restrictions dues à l'occupation ennemie.
 



La maison de la famille Taton à la Haie des Sarts.
Y habitaient : Arthur Taton et son épouse,
André, Emile et Yvonne Taton.
 

Sur le feuillet d'un bloc notes, André Taton, le frère d'Yvonne, avait fait inscrire les coordonnées des 3 aviateurs. Au crayon, il avait indiqué : "Partis le 11-3-44 à sept heures".
 


 

Douglas M. Conway s'est souvenu de la suite de son périple belge au nez et à la barbe de l'occupant. Il avait ensuite passé les 6 mois suivants à Vodelée (Province de Namur - Commune de Doische).
 


 

Serrés dans la pièce de séjour d'Yvonne et Ernest Housiaux-Taton, hôtes et visiteurs ont échangé questions et réponses, traduites par des accompagnateurs bénévoles de Vodelée.

"Do you remember ?"

Cette visite constituait un véritable moment de mémoire : mémoire des événements dramatiques survenus à Maredret en mars 1944 mais aussi mémoire collective rappelant le courage de celles et ceux qui, au péril de leur vie, ont oeuvré pour faire échapper aux occupants nazis des aviateurs alliés tombés en cours d'opérations.

Yvonne Taton ne s'est pas contentée de contribuer à sauver ces 3 aviateurs durant la 2ème guerre mondiale. Mais ceci est une autre histoire.
 



De gauche à droite :
Yvonne Taton,
Douglas M. Conway et
son épouse Betty.
 

Le 11/12/2007, Michaël Rosiers de Sambreville (Belgique), passionné par l'histoire de la seconde guerre mondiale et découvrant ce qui précède, communique 4 photos intéressantes :
 











 

Dans son message électronique, il explique :

Je vous écris car je trouve l'histoire de l'équipage du Sack Hound, forteresse volante tombée à Bossière le 2 mars 1944, très intéressante, surtout que je possède pas mal de pièces de cet avion que j'ai pu me procurer sur le lieu même de l’impact grâce à un détecteur de métaux de la marque Garrett. 

Mes recherches ont duré plusieurs années. 

En fait, je suis tombé par hasard sur la stèle en me promenant. Un monsieur passait par là et il m'a dit qu’il avait vu l'avion tomber. Ce monsieur habite la maison située juste à côté du champ. 

Il m'a montré l'endroit du crash et il m'a donné l’autorisation de venir prospecter étant donné que ce champ lui appartient. Je lui ai demandé s’il pensait qu’il y avait encore quelque chose à trouver et il m’a répondu qu’il le pensait bien car c’était une prairie auparavant et que personne ne l’avait explorée avant. 

Maintenant, grâce à vous, j'ai une histoire et des photos à mettre dans mon musée à côté de mes objets de fouille du Sack Hound.

 


 


Nuit du 16 au 17 septembre 1942

Durant la nuit du 16 au 17 septembre 1943, un bombardier Vickers Wellington Mk III de la RAF (numéro de série BJ877, immatriculation JN-Z et nom "Zebra"), a été touché en plein vol par un tir de la Flak (défense anti-aérienne allemande) à la hauteur de Diest, dans la région de Tienen (Tirlemont), en Belgique, au retour d’une mission à Essen (Allemagne). L’avion a été abandonné par l’équipage au-dessus de Diest. Scottie était navigateur-observateur à bord et avait pu sauter en parachute.
 



Bombardier Vickers Wellington III
du 419ème Squadron de la RCAF.
Photo
© Charles Brown.
Collection Royal Air Force Museum.
© MEDIA STOREHOUSE (13/02/2009).
 

Tombé au sol et blessé, l'aviateur anglais s'est dirigé vers le Sud. Arrivé par hasard à Maredret, il s'y est fait secourir et cacher par la famille Taton. Il a réussi à retourner en Angleterre par la France, l’Espagne et Gibraltar.
 



Scottie à la ferme de la Haie des Sarts
à Maredret en 1942.
 



Scottie (à droite) est revenu plusieurs fois
à Maredret après la guerre (23/03/1968).
 

Pour en savoir plus sur l'histoire de Scottie.
 


 


1938

L'abbé Jean Bruyr, ancien curé des paroisses de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau de 1910 à 1935, arrête la rédaction de ce qu'il a appelé son Liber memorialis, véritable journal d'un curé de campagne avant la lettre en 3 cahiers.




 


Par un beau jour de l'année 1930...

Bientôt surgit devant nous Maredret avec son usine "la Pommeraie" et les vestiges de son antique chapelle dont le portail se voit encore sur le côté de l'ancienne poste. La vieille forme de Maredret est meerendrecht [Dom Ursmer Berlière - Les Terres et Seigneuries de Maredsous et de Maharenne (1920) - Abbaye de Maredsous. Cf. Utrecht, Dordrecht, Maestricht] qui signifie "le gué du marais" ; nous retrouvons une localité du même nom en Flandre : Meierendrecht. Personne ne soupçonne que Maredret nous rappelle la place de Meir (du marais) à Anvers.

Au dessus du hameau qui ne fait qu'une commune avec Sosoye, perche la ferme Al Cour qui appartenait aux moines de Saint-Gérard : on y voit une vieille cheminée en pierre bleue dont les chambranles sont garnis de 2 cariatides (XVIe siècle) ; un fermier, grand broyeur de noir, a barbouillé à la mine de plomb l'artistique antiquité.

A nos pieds, la joviale Sosoye murmure sa frêle et claire mélodie. Jase-t-elle ainsi par manie ? Que non ! Mais, tout comme la Molignée, pas un ruisseau ne se butte à autant de courbes de terrain, n'est encombré d'autant de cailloux, n'est freiné par autant de vannes et de barrages tantôt puissants, tantôt minuscules. Eclatante leçon d'énergie, de volonté, la Sosoye, plus elle est contrariée, plus elle chante.

Notre imagination nous emporte plus loin, toujours plus loin ; on ne sait brider le désir, de revoir, même par la pensée, cette riante contrée avec ses villages accidentés, étagés dans la vallée aux pentes toujours plus douces au fur et à mesure que nous allons vers les sources : "conditions ou cause de la vie du sol et de la vie de l'homme" ; tous, villages de vraie Wallonie, grappes éparses, pelotonnées autour des églises, le long des rues et des ruelles tortueuses, avec leurs maisons basses, proprettes, en moellons du pays.

Jules Baujot (1930)




 


Dimanche 17 août 1930

Fête du centenaire de l'indépendance de la Belgique

C'est grâce à un modeste cahier d'écolier, calligraphié à la plume et à l'encre noire, que nous avons la chance d'avoir un compte rendu fidèle et vivant de la fête du centenaire de l'indépendance de la Belgique à Maredret.



 

Même si ce texte de 17 pages n'est pas signé, il semble néanmoins évident, grâce au style narratif et aux détails spécifiques, qu'il s'agit de l'oeuvre d'une soeur bénédictine de l'abbaye de Maredret.



 

Qu’il était joli le petit village de Maredret coquettement enfoui dans son écrin de verdure traversé, en un cours régulier, par la paisible Molignée, au matin de ce 17 août, lorsque le soleil, fondant l’épaisseur d’un brouillard intense, reste des journées orageuses qui l’avaient précédé, sortit graduellement des nuées blanchâtres, qui l’enveloppaient, lançant sur la contrée ses feux réchauffants et fécondants et nimbant de sa lumière la tour de l’Abbaye qui de sa petite colline semble protéger la vallée ! Partout les couleurs nationales flottent au vent, rendant un air de joie festif qui met l’allégresse dans tous les coeurs.

C’est la fête du centenaire de l’indépendance de la patrie ! La fête du centenaire ! On en parle au village et au monastère depuis des semaines !... Le comité organisateur a multiplié les séances jusqu’à la réunion plénière de tous les habitants, très animée, où l’on décida avec grand enthousiasme la formation d’un cortège : un char représentant les 9 Provinces entourant une Reine, symbolisant la Belgique. Une jeune fille proposa d’organiser une "noce 1830" ; l’idée fut accueillie avec un tel succès par la jeunesse féminine, que le char des 9 Provinces risqua un moment de n’avoir pas les 10 jeunes filles nécessaires. Tous les numéros du programme décidés, on se mit à l’oeuvre pour le réaliser ; et l’Abbaye devint bientôt le fournisseur général. Le grand chariot fut réclamé par Gustave Baivy pour être transformé en char de verdure où sa fille, Madeleine, en reine, trouverait place avec son escorte de compagnes. Des hampes pour les drapeaux avaient été généreusement fournis par Rde Mère Cellerière, car il n’y avait pas jusqu’à la plus humble maisonnette qui ne tenait à être pavoisée, tandis qu’au moûtier on travaillait à tous les étages confectionnant drapeaux et drapelets, écussons, inscriptions, guirlandes de verdure et de papiers, cherchant à faire plaisir à tout le monde. C’est ainsi que la veille de la fête, la pauvre femme Baugnies apporta quelques papiers de soie bleu clair à Soeur Anne-Marie, lui demandant si elle ne pourrait pas en faire un ornement patriotique. Il va sans dire qu’elle fut exaucée au delà de ses espérances.

Avec grand esprit de foi et une ferme confiance en Ste Claire, malgré les pluies diluviennes, toutes les décorations et les 15 arcs de triomphes avaient été disposés déjà pour honorer Notre Seigneur et la Ste Vierge pour la procession du 15 Août à laquelle, les hommes surtout, prirent part plus nombreux et plus pieux que jamais, car le bon Dieu avait exaucé les voeux de tous en ramenant le beau temps.

Un beau programme émanant du Conseil Communal et du Comité des Fêtes priait Madame l’Abbesse de bien vouloir se faire représenter au village par quelques unes des Soeurs Oblates pour la partie religieuse de la journée et la remerciait du concours apporté par l’Abbaye à la réussite de la fête.

Décoré du portrait du Roi et d’un encadrement tricolore le programme portait :

Maredret
1830 - 1930
Fêtes du Centenaire
Dimanche 17 Août 1930
 

10 h ½

Grand’messe solennelle, suivie du Te Deum.

 

 

2 h

Rue Neuve : Formation du Cortège.

 

 

3 h

Bénédiction et Plantation de l’Arbre du Centenaire.

 

 

4 h

Bénédiction et inauguration de la Pierre Commémorative des morts de la guerre.

 

 

5 h ½

Place de la Gare : dissolution du cortège.

 

 

6 h ½

Brillant concert par la Fanfare St Henri d’Ermeton (Direction de Mr Léonard).

 

 

8 h

Maison communale : Réception intime des Anciens combattants et déportés de la localité.

 
Le groupe des Combattants d’Ermeton prendra part au cortège

L’administration communale et le Comité organisateur déclinent tte responsabilité quant aux accidents qui pourraient survenir.

Les membres du Comité : T. Guyaux – A. Coppée – J. Vandeloise, A. Collard - E. Vereycken – L. Louis – M. Seleck – L. Dereine.

Vu et approuvé par le Collège

Le secrétaire                                   Le Bourgmestre
(s) L
ouis.                                      (s) J. Chenu

Une seconde affiche complétait la précédente :

Maredret
Fête du Centenaire
Dimanche 17 Août 1930
à 14 heures. Rue de Maredsous, Formation du Cortège

Ordre du Cortège.

I L’Etendard

VII Les Autorités communales

 

 

II Groupe de sapeurs

VIII Un mariage en 1830, groupe

 

 

III Groupe de grenadiers

IX Groupe de soldats de 1830

 

 

IV Fanfare St Henri d’Ermeton

X La Belgique et les 9 Provinces Char

 

 

V Les Valeureux liégeois d’Ermeton, groupe et char

XI Les anciens combattants et déportés

 

 

VI Les enfants des Ecoles 

XII L’arbre du centenaire, sur un char


A 15 h 30 Plantation de l’Arbre du centenaire :
Discours et Cantate
à 16 h 30
Bénédiction et Inauguration de la Pierre Commémorative
des Morts de la guerre
Discours. Chants par les enfants
18 h 30 Brillant concert par la Fanfare St Henri

La matinée fut consacrée au côté religieux de la fête. Le coup d’oeil de la place devant l’église était charmant : on y avait placé notre grand texte : "Dieu protège la Belgique", au fond : "l’union fait la force", du côté du cimetière : "Vivent nos héros !". Nos cartels fleuris avec les Vivats au Roi, à la Reine, aux Princes étaient disposés avec beaucoup d’à propos. L’église, dont hier, Mr l’Instituteur n’avait pas trouvé en dessous de sa dignité, de repeindre la porte, était très bien ornée avec de grands drapeaux et nos jolis oriflammes et à l’autel les bouquets en glaïeuls tricolores envoyés par le monastère. C’était vraiment touchant de constater combien chacun avait rivalisé de bonne volonté pour fêter au mieux l’indépendance de notre chère patrie.

A 10 heures, messe solennelle célébrée par le Rd Père Remi Ruil de Maredsous, faisant durant les vacances fonction de vicaire à Maredret. Dans le sanctuaire avaient pris place diverses personnalités ecclésiastiques originaires de Maredret : Mrs les Chanoines Blondiaux et Demanet, le bourgmestre entouré de son conseil, tandis que Mr le Curé de Sosoye avec son humilité et son ardeur habituelles s’était constitué organiste et directeur du chant. La belle messe du 10ème Dimanche après la Pentecôte fut exécutée parfaitement en plain-chant, Kyrie VIII. Les chantres de Sosoye étaient venus renforcer la schola de Maredret, où se faisait remarquer une très belle voix.

A l’Evangile, Mr le Curé fit les annonces paroissiales, puis Mr le Chanoine Demanet, archiprêtre de la cathédrale de Namur, monta en chaire. La parole chaude et vibrante trouva le chemin des coeurs et bien des yeux se mouillèrent aux souvenirs évocateurs de la gde guerre, d’où émerge, comme une vision de lumière au sein des ténèbres, la noble et mâle figure du Roi Albert, ayant à ses côtés la Reine Elisabeth, ainsi que la statue de notre Cardinal, qui incarna si bien alors l’âme de la Belgique oppressée sous l’envahisseur, et sut y maintenir vivant, inviolé, l’amour de la dynastie et une foi certaine de la victoire. L’orateur avait d’abord établi qu’on a bien raison de tout rapporter à Dieu, auteur de tout bien et de lui rendre grâces. Puis il avait montré qu’au cours des siècles la Belgique s’était toujours battue pour défendre sa religion, qui est la meilleure garantie de la liberté des peuples. Il rappela la parole de Clovis, regrettant de n’avoir pas vécu au temps de la Ste Passion du Sauveur : "Que n’étais-je là avec mes Francs !". Ces Francs, mes frères, ces chrétiens sont nos ancêtres, soyons dignes d’eux... Nommant ensuite Charlemagne et Charles-Quint, il fit remarquer que jamais l’hérésie n’avait pu s’implanter sur le sol belge et il arriva à la Révolution de 1830, où une fois de plus nos aïeux s’étaient battus pour conserver leur foi et leur liberté. Et avec quel succès ! En 1914, si nous étions restés sous la domination allemande, le pays risquait de devenir protestant : la religion était donc de nouveau en cause. Notre foi et notre chère indépendance nous ont été conservées grâce à notre Roi, à notre armée, au patriotisme et à l’union de tous les belges. (à ce moment l’émotion étreignait toutes les âmes)...

Pour les conserver intactes, gardons l’obéissance, respectons l’ordre public, soyons fidèles à notre foi, à la loi, à la dynastie, à notre Roi, qui n’hésita pas à échanger, pour nous sauver, sa royale couronne contre un casque de combat !...

En 1830, en 1914, tous les belges étaient unis : le danger commun avait fait disparaître toutes les querelles de clocher. Quand les lampions du centenaire seront éteints, que les festivités nationales seront terminées de graves questions resteront à traiter ; maintenons notre parfaite entente à travers tout. Ecoutons encore la grande voix du Cardinal nous prêchant l’union, la fidélité au Roi et à notre foi. "Tous unis nous avons gagné la guerre. Que notre indéfectible union nous conserve la paix".

Quoique l’église fût archicomble, ce patriotique discours fut écouté dans un silence impressionnant. A la consécration, ce silence se fit encore plus profond peut-être, tandis que les clairons sonnaient aux champs. Le Saint Sacrifice achevé, un "Te Deum" vibrant de reconnaissance fut chanté par toute l’assistance. Triomphante la petite cloche carillonne aux échos d’alentour la joie et le bonheur de tous... De l’Abbaye on l’entend et réunies aux pieds de la Madone, les moniales s’associent de tout leur coeur à l’hymne d’actions de grâces du village assemblé autour de son Pasteur, suppliant la "Virgo fidelis" de présenter leurs mercis à son divin Fils et d’obtenir de Lui les grâces les plus abondantes pour leur cher pays.

La bénédiction du Très St Sacrement suivie d’un cantique à St Joseph, Patron de la Belgique termina l’Office religieux de la matinée. Ce cantique avait été composé par Mr le Curé J. Bruijr spécialement pour la circonstance. Le 1er couplet rappelait le centenaire, le 2ème avait trait aux enfants, avenir de la nation, le 3ème appelait la bénédiction de St Joseph sur les ouvriers, le 4ème s’adressait au Roi, tandis que le refrain disait :

Grand St Joseph, Patron de la Belgique,
Garde notre pays toujours catholique,
Fidèle à son Roi et à sa Foi.

Le tout s’acheva par une brillante brabançonne jouée par l’orchestre.

La cérémonie avait duré 1 h ½.

L’après-midi, sous un soleil éblouissant de lumière, le long cortège se forma avec un enthousiasme débordant, mais aussi avec une grand esprit d’ordre et d’organisation. Malgré la foule nombreuse et l’exiguïté des voies, ni bousculade, ni cohue ; ce fut une vraie réussite. La première halte devait être notre cour d’honneur, qui avait reçu une décoration toute nationale. Au dessus du grand "Pax" de la poterne, se détache sur une draperie rouge et hermine, l’écusson de la Belgique surmonté de la couronne royale. Des guirlandes de verdure et de fleurs, entrecoupées de faisceaux de drapeaux belges, courent le long de la galerie et entourent les mâts qui encadrent la stèle de St Jean Baptiste luxurieusement fleurie. A la grille d’entrée du monastère comme au haut de la tour flottent les couleurs nationales.

La colline de St Jean fut de tout temps l’attrait de la population des alentours ; l’arbre séculaire qui lui donna son nom a été remplacé par la stèle portant l’effigie de St Précurseur et les braves gens aiment à venir y prier soit isolément soit en groupe pour maintenir la tradition. C’est autour de cette stèle que se déroula le cortège.

Cependant Madame l’Abbesse avait répondu au désir du Comité des Fêtes de passer par la cour d’honneur de l’Abbaye avec le cortège, en la prévenant qu’on ne devait pas s’attendre à des bravos et à des applaudissements, parce que des moniales cloîtrées devaient rester silencieuses, mais que cependant les fenêtres seraient disposées de telle façon que nous puissions tout voir et tout admirer. Gracieusement le comité fit dire : "Cela ne fait rien, nous comprenons très bien ce silence et nous viendrons quand même". En conséquence nos vêpres sont retardées et vers 16 h 45, nous prenons place au grand parloir, à notre poste d’observation, derrière de grands moustiquaires qui garnissent les fenêtres.

Bientôt le public commence à envahir la cour d’honneur et voici qu’arrivent à vive allure les commissaires reconnaissables à leur brassard tricolore. Collard entre autres se multiplie, range la foule avec beaucoup d’à propos, renseigne les Soeurs Oblates et dirige avec intelligence et précision. Le roulement du tambour se rapproche et voici qu’apparaît, ouvrant le cortège, l’étendard national porté par Léonie Richir, fièrement campée sur "Polka", petit cheval gris pommelé sur lequel s’étale le long manteau rouge de l’émule de Jeanne d’Arc : l’ensemble a fort bon air.

Suivent les groupes de soldats de 1830 : sapeurs, grenadiers. Puis viennent les 25 musiciens de la Fanfare royale St Henri, d’Ermeton, dans leur bel uniforme 1830. Ils précèdent tout un corps d’armée : fantassins, cavalerie, artillerie (représentée par un antique petit canon), une voiture d’ambulance, 2 cantinières : rien n’y manque. Ils sont en tout une centaine et auraient été plus nombreux si cette journée, la 1ère ensoleillée depuis d’interminables semaines de pluie si désastreuses pour les moissons, n’avait retenu bien des gens dans les champs, Mr le Curé ayant donné aux cultivateurs la permission de travailler malgré le repos dominical.
 


 

La fanfare et les troupes se déploient en éventail autour de la Stèle St Jean, tandis que les cavaliers ont quelque peine à tenir en place leurs montures, car il n’y a pas que des chevaux de labour dans l’armée d’Ermeton, mais des chevaux de selles, montés par leurs propriétaires, toutes les classes de la société fusionnant fraternellement.

Une marche engageante est exécutée par la Fanfare St Henri, puis le défilé des enfants des écoles, vêtus de blanc. Ils viennent se ranger le long de l’aile des parloirs : les garçonnets agitent des drapelets tricolores, tandis que les fillettes ont la poitrine barrée et le front ceint des couleurs nationales. Ils sont sous la surveillance respective de Mr le Maître d’Ecole et de la bonne Soeur Magdelena, un peu étonnée de se trouver ainsi en évidence.

Suivent les autorités locales, marchant d’un pas "martial". Car, il faut le savoir, depuis des semaines, tout Maredret, les vieux comme les jeunes, se sont exercés, en vue d’aujourd’hui, à marcher au pas au son du tambour dont on pouvait percevoir maintes fois dans le calme du soir, les infatigables roulements. Très édifiante bonne volonté patriotique de braves cultivateurs ou artisans souvent bien fatigués de leur journée de travail.

Un remous dans l’assistance... les mariés ! En effet, voici que s’avancent en un pittoresque cortège nuptial, 15 couples habillés à la mode de 1830. C’est franchement joli sous le gai soleil ces messieurs coiffés du caractéristique haut de forme et portant longue redingote vert pomme, prune, bleue ou brune ! Et les jeunes filles charmantes dans leurs claires toilettes, aux teintes les plus variées, avec les longues jupes aux multiples petits volants. Comme toutes souhaitaient le rôle de la mariée, il fut tiré au sort, qui favorisa Simone Libert (16 ans). Elle portait avec simplicité une robe de mousseline blanche, tandis que le marié avait revêtu un complet gris perle avec un beau jabot de dentelle.

Devant les mariés, marchait un couple minuscule, ne comportant pas à 2 dix printemps. Le petit bonhomme était tout gentil dans sa redingote "Shalarique" et ses longs pantalons et la bambine ressemblait à une potiche de Sèvres par sa jupe claire et son gros bouquet enrubanné.
 


 

Ce qui était réellement remarquable et édifiant, c’était la dignité d’allures et de tenue de tous ces jeunes gens et jeunes filles. Et cette attitude de bon ton, de respect de soi, de chrétienne gravité et de franche joie caractérisa jusqu’au soir la conduite des manifestants et des spectateurs.

Derrière le cortège nuptial, s’alignait, en uniforme Kaki, la jeunesse de Maredret actuellement sous les armes. Puis venait, lentement traîné par 2 chevaux conduits par Bronkaert, le char symbolisant la Belgique et ses 9 Provinces. - (Notre grand chariot était littéralement méconnaissable : roues, essieu, timon avaient été argentés, les parois disparaissant sous un treillis de verdure de sapin et de fleurs). Des fillettes, vêtues de blanc, assises sur 3 rangs, portaient fièrement les écussons des 9 Provinces, tandis que dans le fond, sous un baldaquin fabriqué par Gustave Marchand, trônait Madeleine Baivy, richement drapée dans un manteau bordé d’hermine, la couronne royale posant sur ses boucles blondes. Le trône s’appuyait à l’arrière du chariot sur le fameux lion peint, grandeur naturelle, lors des festivités du 75ème anniversaire de notre Indépendance. Il avait l’air plus triomphal que jamais, son oeil lançant des éclairs grâce à une ampoule électrique, qui y avait été ingénieusement adaptée.
 


 

Un groupe de civils, dont quelques uns très décorés, s’avance maintenant : ce sont les anciens combattants et déportés de la grande guerre. Ils sont très applaudis par le public remplissant la cour.

L’imagination doit un peu suppléer pour pouvoir appeler "char" la cariole transportant "l’arbre du centenaire", ou plutôt son effigie, car l’arbre qui sera planté, est resté près de l’endroit où il doit s’enraciner et croître en souvenir de la manifestation d’aujourd’hui, dans la crainte que les cahots de la route ne soient funestes à ses racines. Le véhicule est cependant gentillement orné et contient, tenant l’arbre, les 2 hommes les plus âgés de Maredret et 2 bambins, petits-fils de combattants et déportés : le passé et l’avenir du pays.

Pendant plus d’une heure, tout ce monde a évolué dans la cour d’honneur, tandis que nos Oblates se multipliaient pour les photographier et donner des bonbons aux enfants et que la Fanfare nous faisait entendre les plus beaux morceaux de son répertoire. Pas un geste, pas un cri discordant ; cet ordre, cette tenue impeccable dans une telle foule, cette bonne entente générale étaient vraiment réjouissants. N’était-ce pas que notre cher St Jean-Baptiste présidait la fête et semblait parler encore au peuple qui l’environnait ? Du geste et de la voix ne lui disait-il pas à l’inscription de la stèle : "Ecce Agnus Dei", rappelant la proximité de l’église où le divin Maître était présent dans le Tabernacle ? Dans tous les cas, au milieu même de leur joie et de leur entrain, ces braves gens gardaient quelque chose de déférent comme la conscience, pourrait-on dire, que s’était donné tant de peines pour faire plaisir aux Dames bénédictines et surtout à Madame l’Abbesse, qui cherche toujours à leur faire du bien de toutes les façons, il ne fallait faire que ce qui pouvait réjouir le Coeur de Notre-Seigneur.
 


 

Derrière nos persiennes improvisées, nous étions bien émues et de nos âmes montaient d’ardentes prières pour tout ce peuple et toute la Patrie, car cette scène rappelait les grands âges de foi du moyen-âge. Qui aurait cru qu’à notre époque de socialisme et d’athéisme, tout un village monterait ainsi jusqu’à une Abbaye de cloîtrées, en dehors des autres habitations, par des chemins malaisés, pour témoigner leur affection à des religieuses ! Madame l’Abbesse, émue jusqu’aux larmes, se sentait bien payée à ce moment de son dévouement apostolique aussi intelligent que constant pour nos chers villageois.

Un des moments les plus beaux fut la revue des troupes rangées en bel ordre par l’officier supérieur, caracolant au trot de son fier coursier. Un commandement bref : tous les soldats présentent les armes et saluent le drapeau. Puis tandis que la musique joue le "Bia bouquet" et que les commandements se succèdent, les soldats chargent leurs armes (parfois d’antiques chasse-pots) et tirent en l’air, tous ensemble, le fusil posé sur l’épaule. Une éclatante "Brabançonne" fait vibrer tous les coeurs.... Une union plus profonde venait de se cimenter : notre belle devise nationale se réalisait une fois de plus !... Le village de Maredret et son Abbaye s’étaient rencontrés et compris.

Mr le Sénateur Braun, ministre d’Etat et sa femme, Mr van Pottelsberg de la Potterie, le Baron Gustave de Fontbaré, l’Avocat Deprez, Mr et Mme Desclée de Maredsous et d’autres notabilités qui étaient parmi les spectateurs, assuraient avec conviction que les groupes du cortège auraient fait bonne figure dans l’Ommegan[g] de Bruxelles, et la bonne Mme Kerger ne se souvenait pas d’avoir jamais rien vu d’aussi réussi, même à Paris, où elle a vécu la plus grande partie de son existence...

Ne pouvant pas ici même offrir le vin d’honneur à tout le cortège, avec son habituelle bonté, Madame l’Abbesse avait proposé au comité, qui avait accepté avec reconnaissance, qu’à la fin de toutes les cérémonies, tous aillent boire un verre à la santé du Roi et se réconforter d’un pain fourré, chez Zénobe de Fooz, à l’hôtel de la Poste et dans les 4 cafés de Maredret, s’offrant à couvrir les frais de la régalade. C’était à tous points de vue, le plus pratique et le plus digne, et tout le monde fut enchanté.

Le cortège se remit donc en marche et descendit par la route "du Seigneur" directement et se rassembla en face de l’église, où un joli square avait été aménagé par les autorités communales. (il n’a pas coûté moins de 1300 frs) Monsieur le Curé les y attendait pour bénir l’arbre du centenaire, qu’il aspergea copieusement d’eau bénite pour en éloigner tous les maléfices. Plantation de l’arbre, qui provenait de notre enclos et discours de Collard très patriotique et très bien dit, et cantate des enfants aux sons de la Fanfare, tout le monde gagne la Maison Communale pour la bénédiction et l’inauguration de la Pierre Commémorative des morts de la guerre : un civil fusillé, Taton et 2 déportés, décédés dans les geôles ennemies.

La pierre fut aussi bénite par Monsieur le Curé et suivie d’une vibrante allocution du commandant Minet, dont la poitrine était couverte de décorations. "C’est qu’il a bien parlé", rapportait un témoin, "c’était court, mais cela disait quelque chose", et "quel feu ! On sentait que celui-là avait fait la guerre... Tout le monde pleurait... C’était beau, beau !"

Nouvelle cantate des enfants, puis dislocation du cortège.

A 18 h 30 un concert musical, dont les échos se répercutaient dans la douce tranquillité du soir, complétait la part prise dans le programme des fêtes de la journée, par la Fanfare St Henri et en terminait harmonieusement les solennités. Le comité voulut reconnaître son heureux concours en faisant présent à son sympathique directeur, Monsieur Léonard, d'une belle coupe artistique, qui lui fut remise à la Maison Communale. A 9 h ½, tout était rentré dans le calme le plus silencieux ; aussi cette belle journée passée dans la joie la plus saine, ne laissa-t-elle dans tous les coeurs que d’excellents souvenirs.

Monsieur le Curé, qui avait invité les prêtres présents à dîner chez Marlet, était radieux. Il resta bien tard à Maredret avant de regagner la cure de Sosoye et quand, étonné de le voir si vaillant, on s’informait avec sollicitude s’il n’était pas trop fatigué, il répondait "paternellement" : "Oh ! ça non, mes enfants, quand tout marche si bien, quand tout le monde est brave, on ne sent pas la fatigue..."

Le lendemain, rencontrant le brave Théophile Guyaux, qui était venu travailler au monastère, Madame l’Abbesse le félicita chaleureusement comme président du Comité des fêtes, à quoi l’ouvrier lui répondit : "Voyez-vous, Madame l’Abbesse, je suis si content que vous ayez pu voir Maredret réuni et constater comme on s’entend bien tous. C’est le coeur de Maredret que vous avez vu, ce sont tous de braves gens".

Oui, c’était bien là l’impression générale... L’union était scellée entre la vallée et la colline pour le bien de tous et surtout pour la gloire du bon Dieu et l’honneur de la divine Mère, aussi Madame l’Abbesse demanda-t-elle que les Complies s’achevassent par l’Oraison d’actions de grâces : Deus, cujus misericordiae non es numerus, et bonitatis infinitus est thesaurus : piissimae Majestatis tuae pro collatis douis gratias agimus, tuam semper clementiam exorantes : ut qui petentibus postulata concedis, cosdem non deserens, ad praemia futura disponas. Per Xtum Deum Nostrum !

U I O G D.
 


 


12 septembre 1927

Dans le 3ème cahier de son Liber memorialis, pages 305 et 306, l'abbé Jean Bruyr, curé de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau de mai 1910 à juillet 1935, parle de la kermesse de Maredret en ces termes : Par contre à Maredret, le 2e dimanche de septembre, surtout en 1927, grand tra la la : caroussel, nombreuses baraques. La jeunesse dépense beaucoup, les jeunes filles en toilettes, les jeunes hommes en voyages et jeux.

Il ajoute : Le lundi de la kermesse de Sosoye, idem pour Maredret, après la messe à 9 heures pour les trépassés, on fait ce qu'on appelle "La passée des trépassés".

Voici, comme spécimen, ce qu'on a vendu le 12 sept 1927, à Maredret, à qui et pour combien :

    Total : 68,50.

Cet argent, avec celui des diverses collectes, faites chaque dimanche, aux offices de la Toussaint et deux fois par an à domicile, sert pour chanter des messes pour les trépassés de Maredret. Idem à Sosoye. On fait à Sosoye et à Maredret deux fois par an la passée des trépassés, le lundi de la Kermesse et à la Toussant. C'est une belle coutume, perdue à bien des places, mais qui perdure encore ici.
 





 

<En cours de rédaction>.

 


 


Dans les années 1920
 


 

Saint-Nicolas dans nos contrées vers 1920

En distribuant étrennes et jouets, décembre vient combler petits et grands. Saint Nicolas tout particulièrement. Nous aimerions rappeler celui de notre tendre enfance.

Henri Barbusse écrivait jadis : "Il n’y a que les grandes personnes qui jouent..." Nous compléterions volontiers : ... et qui jouent notamment à choisir les jouets. Traditions que nous a légué le 19ème siècle et qui sont restées bien vivantes. Comment donc nos parents pouvaient-ils orienter leur choix de jouets pour les enfants que nous étions dans les années 1920 ? Ce n’était pas chose aisée en regard du niveau dérisoire du pouvoir d’achat de l’époque. Ce dernier exerçait la nécessaire contraction sur le budget de saint Nicolas. Et cela se répercutait sur l’assortiment forcément limité que l’on pouvait dénicher dans le fatras des "bazars".

Vers la mi-novembre, nos parents, nous ayant confiés à la garde de nos grands-parents, prenaient le train ou le tram (seuls moyens de communication alors) et se rendaient dans les "bazars" de Florennes et de Dinant (bazar Crispin, notamment, à mi-chemin entre la gare et le passage à niveau). Ils retrouvaient là à peu près les jouets des années précédentes. L’imagination et l’esprit de créativité n’étaient pas le fort des fabricants de jouets de l’époque.

Commençait aussi, après "l’Armistice du 11 novembre" jusqu’au matin du 5 décembre, la délicieuse période du dépôt de nos petits souliers. Nous les disposions, bien propres et bien cirés, au pied de la cheminée sous la "buse" du poêle familial. Quel plaisir au lever matinal, de fouiller nos chaussures et d’en retirer de menues friandises glissées par le mystérieux visiteur nocturne. Au gré de ses provisions, nous trouvions un biscuit (demi-lune ou bonhomme), quelques sucettes, des noix, une pomme ou une poire et, exceptionnellement, un crin de chocolat. 

Au cours des éternelles soirées, tandis que, réunis autour d’une aïeule, nous tendions l’oreille au récit de captivants contes de fée, s’abattait subitement sur nous une véritable grêle de bonbons jetés à la dérobée par maman ou papa. L’invisible saint Nicolas s’était ré-engouffré sans bruit dans la cheminée. Quant à nous, nous ramassions les célestes dons répandus partout sous la table, les armoires et au pied de la cheminée. Nous poussions des cris et nous remercions saint Nicolas. 

L’attente du "grand jour" nous rendait davantage soumis à nos parents et à nos grands-parents. Nous étions toujours prêts à rendre service, nous étions "sages" comme dans la chanson de Saint-Nicolas. 

La longue soirée du 5 décembre se passait dans un climat de tension et de sérénité à la fois. Saint Nicolas sera-t-il demain fidèle au rendez-vous ? Maman nous raisonnait : "Tant de signes précurseurs se sont manifestés ces derniers jours, votre confinace ne peut pas défaillir." Ainsi tranquillisés, nous étions tôt au lit et très vite nous sombrions dans le sommeil pendant que nos parents et grands-parents mettaient tout leur art à disposer harmonieusement jouets et fraiandises tout autour de la cheminée et sur la table de la pièce de séjour.

Et le lendemain, au petit matin (il fallait "profiter" des jouets avant de se rendre à l’école), mus par je ne sais quel ressort,nous étions arrachés de nos couchettes chaudes et moelleuses. En vêtements de nuit, les cheveux en broussaille, le coeur battant, nous dégringolions les marches de l’escalier sous la lumière crue d’un bougeoir projetant nos ombres vacillantes sur les murs froids. Au pied de l’escalier, papa et maman, tout réjouis, nous ouvraient les bras et recueillaient nos furtifs baisers. Et dans la chaleur d’un poêle au pot rougeoyant s’étalait, devant nos yeux à demi éveillés, attendris et ravis, un véritable paradis terrestre. Nos coeurs s’embrasaient, nos voix s’excitaient en d’incessants gazouillis de jubilation. C’était, au demeurant, le seul jour de l’année au cours de notre vie d’enfant où nous étions comblés par nos parents et nos grands-parents. Les joies et les émotions qu’éprouvent alors des coeurs d’enfant sont mystérieuses, indicibles, inénarrables, douces comme le miel. C’est dans un semblable contexte que vibre le coeur d’une maman au moment où, irradiant de bonheur, elle vient de donner le jour à un bébé.Et cela est présent également lors des premiers émois tendres et gauches à la fois de jeunes fiancés. "Qu’il doit être doux et troublant l’instant du premier rendez-vous" entendait-on chanter jadis... Mêmes intensités de bonheur à de rares et différents moments de la vie... 

Quels jouets, quelles friandises s’entremêlaient dans la hotte du Saint Patron des enfants ? 

La liste de jouets est loin d’être exhaustive.

Côté garçons. Le mot "créativité" était inusité alors ; toutefois, il se trouvait inscrit en filigrane dans les jeux de construction en bois proches du Lego de nos jours (Batima), les boîtes à outils de menuisier, les boîtes de couleurs à l’eau pour aquarelles, des instruments de musique pour des enfants doués dans le domaine (harmonicas, accordéons à soufflet en papier mâché et petits xylophones), petits soldats en "zamac" (sorte d’alliage à base de zinc) pour ceux qui aimaient les évolutions sur un champ de bataille.

Venaient ensuite des jeux de groupe : le jeu de l’oie, le jeu de loto avec ses petits cylindres en bois blancs et rouges, numérotés de 1 à 90, son sac de toile et ses cartons, les pistolets à ressort et leurs flèches en bois avec ventouses en caoutchouc qu’on expédiait sur les cibles en carton et le jeu de flèches ou vogelpik.

Puis, il y avait des jeux récréatifs individuels : tambours (là où se déroulaient des "marches folkloriques"), chevaux en carton pâte qu’on enfourchait et qui faisaient corps avec un plancher muni lui-même de 4 roues en bois, camions en bois et leur ballast (en Bois-Manu), sifflets à eau, différents personnages en terre cuite tels agents de police avec casque blanc, gendarmes et facteurs avec képi, petits animaux en papier mâché que l’on considérait comme fétiches.

Enfin des privilégiés (il y en a toujours) recevaient qui, un train dont la locomotive était mue par un ressort comme on en trouve dans les réveils, qui un vélo à 3 roues avec bandage en caoutchouc plein. 

Quant à nos soeurs, elles se voyaient gratifiées de jouets orientés vers leur féminité et leur finalité de l’époque. On trouvait ainsi les immanquables poupées en carton bouilli (Unica), les mannequins à habiller (Blockland) préfigurant nos actuelless Barbies, les voitures d’enfant à roues en bois, les épiceries et leur balance "Roberval" à 2 plateaux en cuivre et le petit parallélipipède en bois muni de cavités cylindriques pour les petits poids en cuivre également. 

Les friandises reposaient dans des assiettes profondes et dans différents plats. Elles comprenaient essentiellement des fruits récoltés en automne (pommes, poires, noix ou noisettes), d’amandes, de rares oranges et de biscuits provenant des magasins d’alimentation des villages (demi-lunes, bonhommes, speculaus), d’une tablette de chocolat, de quelques sucettes, caramels et bonbons acidulés. 

Tel était le vécu de notre Saint-Nicolas il y a quelque 60 ans.

Peut-être, les jeunes parents d’aujourd’hui, leurs enfants, les grands-parents, les parrains et marraines, les oncles et les tantes, tous pourvoyeurs de jouets et de friandises au cours de toute une année, trouveront-ils matières à réflexion, se livreront-ils à des commentaires, feront-ils des comparaisons et tireront-ils les conclusions que les enfants des années 1980 sont des enfants comblés ? Ces enfants sont-ils plus heureux que nous l’avons été ? C’est une autre histoire...

Adolphe Jadot

Maredret

Décembre 1983
 



Adolphe Jadot
Noël 1977

 


 


24 août 1914

Dans le 1er cahier de son Liber memorialis, pages 35 et 36, l'abbé Jean Bruyr, curé de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau de mai 1910 à juillet 1935, parle d'un triste événement survenu à Maredret au début de la 1ère guerre mondiale 1914-1918 :

Mais voici la plus triste chose : lundi 24 août dans la matinée un paroissien de Maredret était tué ! C'est Emile Taton, âgé de 37 ans, veuf de Julia Delcroix, de Tamines, père d'Arthur Taton, âgé en 1914 de 14 ans, fils d'Alexandre Taton et de Rosalie Binon. Il se trouvait ce jour-là vers [Page 36] 9 hes du matin à la ferme de la Cour, au dessus de Maredret, près du four communal, attendant avec d'autres que le pain fut cuit.- Il faut savoir qu'alors, les boulangers d'Auvelais, de Mettet et de St Gérard ne venant plus vendre de pains, à cause de la guerre, on avait institué un four communal pr toute la commune de Sosoye, à la ferme de la Cour. Chaque famille devait y aller chercher son pain.- On entendait des coups de feu dans les environs. Taton sortit en disant qu'il allait voir ce qui se passait par là. Ses parents disent qu'il est possible qu'il ait voulu aller dans les Bierts voir ce que sa soeur, qui y habitait avec sa famille, était devenue. Taton ne revint pas. Vers 11 hes le bruit se répandit de Maredret qu'un homme tué gisait quelques centaines de mètres au-delà de la ferme de la Cour, au bord d'une carrière de sable. Alexandre Taton, son père, inquiet déjà du non retour d'Emile, alla voir et reconnut son fils. Celui-ci avait reçu une balle dans le cou. Est-ce une balle Allemande tirée par un Uhland ou un Hussard, qui circulaient déjà alors dans la campagne ? Est-ce une balle de révolver qu'il aurait reçue d'un de ces soldats et tirée à bout portant ? On ne sait. Serait-ce une balle Belge égarée, c'est très peu probable. Il faudrait déterrer le corps pr s'assurer. Je continuerai mon enquête là-dessus et transcrirai ce que j'aurai appris, si toutefois j'apprends quelque chose de nouveau. Quatre soldats Belges ont été tués par des Allemands dans cette même grande campagne, ce même jour, et vers ce même temps, dans cette campagne qui va vers le Beauchêne et vers Ermeton-sur-Biert.- On dit que l'artère Carotide avait été coupée par la balle ; l'hémorragie avait été très forte et Taton était déjà méconnaissable de la figure. Son père s'assura que c'était bien lui par son calepin qui contenait 800 frs. Pour avoir tiré si juste, on est porté à croire que ce fut à bout portant. Ce fut le Père Jérôme Picard, de Maredsous, qui enterra, seul avec les porteurs, Emile Taton dans le cimetière de Maredret le lendemain 25 août. [Phrase rajoutée ultérieurement : Voir plus loin la relation d'une Bénédictine, p. 123 du 2e cahier.] Voilà le plus exactement possible ce que je sais s'être passé de toute la paroisse de Sosoye au commencement de la guerre jusqu'au 27 août 1914.

Voir plus loin la relation d'une Bénédictine, p. 123 et 124 du 2ème cahier.
 



Liber memorialis, 2ème cahier, page 148.
 

Voici des renseignements sûrs et définitifs, que je cherchais depuis longtemps, sur la mort tragique d'Emile Taton, de Maredret, le 24 août 1914, dans la matinée. Voir 1er cahier, page 35. J'avais entendu dire qu'une Religieuse Bénédictine l'avait vu tuer ; je me suis informé et voici la relation que je reçois le 15 mai 1923 de Soeur Caecilia Joyce Marmion, O.S.B., Irlandaise d'origine, nièce du Révérendissime Abbé de Maredsous, Dom Columba Marmion, qui est mort il y a quelques mois : "C'était le lundi 24 août 1914, vers 8 heures du matin. De la fenêtre de notre petite cellule je regardais, dissimulée derrière le rideau, le village de Maredret, qui était désert, car presque tous les habitants du village s'étaient réfugiés dans notre cave. Tout à coup je voyais sur un talus derrière la ferme de la Cour un homme qui s'avançait en ramassant par terre des objets qu'il mettait ensuite dans sa poche. On nous dit plus tard que ce fut des armes, mais j'ai peine à le croire car il les mettait dans ses poches, et j'ai cru alors que ce devaient être des cartouches ou de l'argent, car la route était parsemée de toutes sortes d'objets jetés ça et là par les soldats français lors de la débacle. (Note de moi : lors de la retraite de Namur et de la Sambre). Je n'ai pas pu distinguer les traits de cet homme, étant trop éloignée, mais il ne me paraissait pas être bien jeune. [Note : il n'avait que 37 ans, c'était veuf de Julia Delcroix, a un fils, Arthur Taton, alors âgé de 14 ans ; c'était un ouvrier d'industrie travaillant alors aux laminoirs de Vireux (France), maigre, qui avait déjà beaucoup travaillé. J'ai son portrait, que je collerai ici après cette relation]. Je le regardais encore lorsque je voyais arriver par le chemin qui monte du village vers la ferme de la Cour et qui passe devant la chapelle de St Gérard, quatre Uhlans à cheval. Ils montaient doucement, s'arrêtant par moment comme pour inspecter les alentours, et ils avançaient vers le pauvre villageois qui ramassait innocemment ces curiosités. Celui-ci semblait ne pas se douter de leur présence. Hélas ! il ne savait pas que sa dernière heure avait sonné et que dans quelques instants il paraîtrait devant Dieu. Je tremblais pour lui, j'aurais voulu crier, lui faire signe, mais la distance était trop grande et la consigne était sévère : défense fut faite d'ouvrir les fenêtres ou même de tirer les rideaux. Je conjurais son bon ange de prévenir le pauvre homme à temps, mais Dieu en avait décidé autrement. Tout à coup le pauvre malheureux aperçoit les Uhlans, il veut se cacher et se précipite dans les buissons, mais les soldats ont vu leur proie et le chef des quatre, un gaillard grand et fort qui précédait les autres leur fit signe de rester sur la route, tandis que lui s'engage avec son cheval derrière les buissons à la recherche du villageois. J'entends un cri sauvage, qui me glaçait le sang, et je voyais le coupable (note : coupable de quoi ? mettons plutôt : l'innocent) sortir de sa cachette et aller au devant du soldat à cheval, les bras étendus dans un geste de supplication. Mais celui-ci jetait encore un cri et tirait un coup de révolver vers sa victime, qui tombait sur sa face. Alors le soldat approchait de lui et tirait deux coups pour l'achever, après quoi il rejoignait ses compagnons et partaient au galop continuant leur route. J'attendais encore quelque temps pour voir si la masse noire gisant à terre donnerait encore quelque signe de vie, mais rien ; je pleurais, je sanglottais sur ce pauvre inconnu et je récitais des De Profondis pour le repos de son âme. R.I.P. Je prévenais aussitôt Madame l'Abbesse et je demandais si quelque prêtre ne pouvait s'aventurer jusque là pour lui apporter quelque secours. Dom Aubert partait, mais il revenait bientôt avec la réponse que la mort avait été instantanée. Qu'il repose en paix !" Signé : Soeur Caecilia Joyce Marmion, O.S.B.

Note : l'emploi fréquent, pour raconter, de l'imparfait de l'indicatif au lieu du passé défini désigne bien une personne étrangère à notre langue, ici une Irlandaise.

Liber memorialis, 2ème cahier, pages 123 et 124.
 



Emile Taton.
Liber memorialis
, 2ème cahier, page 148.
 

L'armistice de la 1ère guerre mondiale 1914-1918 est commémoré chaque année à Maredret le 11 novembre.

Le 21/11/2007, après la messe de 18 h 00 célébrée en l'église de Maredret, une gerbe a été déposée vers 19 h 30 au monument de l'école communale par Stéphane Bocart, Echevin de la commune d'Anhée, au nom du collège des Bourgmestre et Echevins.
 



Hommage à Emile Taton et
aux autres victimes
des deux guerres mondiales.
 


 


23 août 1914

Dans le 1er cahier de son Liber memorialis, page 35, l'abbé Jean Bruyr, curé de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau de mai 1910 à juillet 1935, parle du début de la 1ère guerre mondiale 1914-1918 à Maredret :

Je sais peu de chose sur Maredret, je n'y étais pas. Beaucoup de monde dans le village le dimanche 23 août sur le soir, toutes gens fuyant de Falisolles, Arsimont, Fosses, St-Gérard, Denée, etc... vers la France. Les uns passèrent outre, d'autres n'allèrent pas plus loin et retournèrent de là quelques jours après chez eux. Deux ou trois obus furent tirés et tombèrent près de chez Mr Desclée, au château de Maredsous, et près de l'Abbaye des Bénédictines, mais personne ne fut atteint. Les Bénédictins et les Bénédictines reçurent chez eux énormément de monde, les accueillirent tous avec la plus grande bienveillance et les logèrent et nourrirent, tant que la terrible tourmente fut passée. Tous ceux qui ont été si bien reçus chez eux, gens de Denée, de Maredret et d'ailleurs, s'en souviennent avec reconnaissance.
 


 


1910

L'abbé Jean Bruyr est installé comme curé de la paroisse de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau.

Dès son installation, il entreprend la rédaction de ce qu'il a appelé son Liber memorialis, véritable journal d'un curé de campagne avant la lettre.
 


 

Il arrêtera d'écrire à la fin du 3ème cahier en 1938.




 


1905-1906

A Marèdret... gn-a d' ça dès-ans




Carte postale ancienne.
En bas et à droite de la photo :
l'école communale de Maredret.
Timbre oblitéré à la date du 21/07/1929.


Li Maseûre do l’ pitite sicole comince li ″Je vous salue Marie″ qu’èle vos discôpe à faît, on mot après l’ôte, jusqu’à l’ ″ainsi soit-il″. Lès-èfants fèyenut ″l’ nom du père″ èt couru aviè l’uch po sôrtu.

Li p’tit Ètiène n’èst jamaîs l’ dêrin quand c’èst l’eûre d’èralè ! Tot jusse li Maseûre a-t-èle li timps d’ l’atauchi :
- Etienne, vous direz à Maman Aline que j’aimerais avoir un chou rouge pour demain !

Èvôye, l’aplopin qu’èst d’dja yute do l’ baurîre !

Li vôye li pus coûte po rintrè à s’ maujone, c’èst bin sûr pa l’ reuwe Roland. Portant, vo-l’-là qu’i court aviè l’èglîje... èt-z-è fè l’ toû po r’montè padrî l’ djârdin da mossieû l’ Curè.

C’èst qu’i s’ faut dispêtchi ! Moman Aline li vêreut co bin ratinde avou one baguète, pa-d’vant mon Beaujean !

Vêci, atincion Ètiène ! Nin rovyi d’ dire on grand bondjoû à Donatile. Èle sèreut co bin capâbe d’alè dîre au Popa Josèf qu’il èlève sès-èfants come dès pourcias !

Ètiène riwaîte po criyi bondjoû... Maîs Donatile n’èst nin là. Djan Batisse èst tot seû qui tète si pupe, achîd su s’ vî banc. Di l’ôte costè do l’ vôye, Marîye Djilin arindje saquants potéyes di fleûrs.
- Bondjoû Marîye ! Bondjoû Djan Batisse !
- Bondjoû m’ gamin ! Èt qwè ç’ qu’èlle a racontè, l’ Maseûre ?
- Èlle a d’mandè qui dj’ lî rapwate on rodje cabu !

Èt nosse Djan Batisse, sins pus d’ compte qui ça :
- T’as qu’à lî dîre qu’èlle è plante !
- Oyi. Djè lî dirè !

Èt l’ gamin l’ ritrosse ossi rade, tot vèyant Moman Aline què l’ ratind pad’vant l’ vîye pompe, à l’ cwane d’èmon Polite.

Po dîre li vraî, ça n’a nin co là stî si mau ! Èlle a bin satchi one miète su s’-t-orèye, come po dîre... èt l’ fè rintrè po mougni s’ târtine. Li timps d’oyu Polite lawetè : ″Poqwè criyi ? I n’è front jamaîs l’ mitan di ç’ qui n’s-avans faît quand n’s-èstins djon.nes !″ Èt Juliète lî rèsponde : ″Taiche-tu, vî sot ! On n’ cause nin insi pad’vant dès p’tits-èfants !″

Ètiène ni s’ sovint pus wêre comint ç’ qui l’ swèréye s’a passè. Maîs l’ lèd’mwin, parèt !

Li lèd’mwin, nosse gamin è va è scole come tos lès djoûs. Passè pad’vant mon l’ mon.nonke Lèyon... causè one miète avou si p’tit cousin Jules Piron... èt diskinde à l’ pitite sicole, come on-ôte djoû, qwè !

Come on-ôte djoû? Nèni, ê, valet ! I nè l’ sét nin co, li p’tit Ètiène. Maîs ci n’ sèrè nin, por li, on djoû come on-ôte. Gn-a l’ rodje cabu, parèt ! On rodje cabu qui l’ tièsse d’èfant a rovyi dispû longtimps... On rodje cabu qui l’ Maseûre ratind po fè à din.nè...

One coûr di rècrèyâcion, c’èst faît po djouwè, èt nin po-z-alè tchawetè avou lès bèguènes. Ètiène li sét fwârt bin. C’èst quét’fîye po ça qu’i n’ faît wêre atincion à l’ Maseûre. (Nom dè diâle qui dj’a rovyi s’ nom !) qui crîye après li èt l’apici pa s’ casaque :
- Eh alors, Etienne ! Et mon chou rouge ?

I parèt qu’ ça n’a nin tchictè :
- Vos n’avoz qu’à ’nnè plantè !

Li rèsponse n’a nin yeû l’ timps di s’ ripwèsè su l’ linwe do gamin. L’èfant l’a lachi come ça... sins tûzè pus lon... Come li Djan Batisse lî aveut consyi.

Maîs aloz choûtè lès grands, vos ! Ossi rade qui l’ vint d’ bîje, one tchofe què lî tchaît su s’ mouson... i s’ dimande co poqwè. Come i veut qu’i gn-a d’s-ôtes qui vont co tchaîr, i prind sès précaucions èt baguè d’ l’ôte costè do l’ baurîre !
- Etienne, venez tout de suite ici !

Oyi, ê twè ! Quand i s’a rindu compte qui l’ Maseûre court après li... èt qui ç’ n’èst sûr nin po l’ rabrèssi, i potche èvôye èt r’montè, ossi rade, li reuwe Roland (qu’on n’ lomeut quét’fîye nin insi di ç’ timps là).

C’èst tot r’montant l’ gripelote qui ça a c’minci à djaurnè dins l’ tièsse do djon.nia. C’èst bin d’ couru èvôye... Maîs couru èwou ? O l’ maujone ? Po ’nn’awè ostant d’ Moman Aline ?  Èt s’il aleut tot racontè à l’ mon.nonke Piron qui d’mère là au d’zeû do l’ sicole do maîsse ?

Li scole do maîsse ? I n’a nin co r’mètu sès-idéyes d’aplomb qu’ vo-lî-là. Mossieû Dèssomme, li bon vî maîsse... là l’ome qu’i lî faut ! Noste Ètiène passe li baurîre do l’ grande sicole èt-z-alè bouchi à l’uch.
- Tiens, c’est toi, Etienne ! Où vas-tu ?
- A la grande école, Monsieur le maître ! La Sœur m’a donné une gifle sur la figure et je ne veux plus y retourner.

Trwès côps qui l’ maîsse lî a faît racontè s’ pasquéye. Èt lî d’mandè lès pondants èt lès djondants. Pace qui ç’tèlla, nosse maîsse aurè trop d’ plaîji à l’alè racontè dins tot Marèdrèt. Nin qui ç’ fuche one canlète, savoz ! Ô ! Non ! Maîs ètur li èt li p’tite sicole ci n’èst nin tos lès djoûs fièsse. On-z-èst co bin à igne èt agne.

Comint ç’ qui ça a toûrnè, à l’ nêt, avou Moman Aline ? Dji nè l’ sé nin. Nosse pa ni m’ l’a jamaîs dit. Sûr qui ça n’aurè nin stî tot drwèt. Ci qu’i gn-a d’ cèrtin, c’èst qu’il a achèvè l’anéye à l’ grande sicole do bon vî maîsse Dèssomme ; on maîsse qu’il a tant vèyu voltî ; on maîsse què lî a apris à scrîre, à lîre èt à comptè. Maîs surtout on maîsse què l’zî apurdeut à conèche tot ç’ qu’i gn-aveut autoû d’ zèls : sawè dîre li nom dès-aubes, riconèche lès p’tits mouchons rin qu’à l’s-oyu tchîpyi ; sawè coude li marjolin.ne, li sauvadje pilé èt totes cès plantes là qu’on lome dès cruwaus pace qu’on n’ lès coneut nin.

Ètiène n’a jamaîs rovyi tot ça... come i n’a jamaîs rovyi l’istwâre do rodje cabu.

Texte en wallon © Lucien Somme publié dans "VERS L'AVENIR" du 07/10/1986 et reproduit dans une version légèrement différente grâce à son aimable autorisation (23/09/2005).

Le héros de cette histoire était Etienne Somme, né à Maredret le 25/10/1900 et père de Lucien Somme.

Adolphe Jadot, qui a habité à Maredret et qui a été l'un des fondateurs du périodique trimestriel "LE MOLIGNARD", a dessiné un plan de Maredret qui situe les différents lieux mentionnés dans ce texte de Lucien Somme.




Adolphe Jadot
Noël 1977
 



Dessin © Adophe Jadot (1986)
reproduit avec l'aimable autorisation (11/09/2005)
de Jean-Claude Jadot,
fils d'Adophe Jadot.


A Maredret... Il y a de cela des années

La religieuse de l’école maternelle entame le ″Je vous salue Marie″ qu’elle vous découpe par petits bouts de phrases jusqu’à l’″ainsi soit-il″. Les enfants font le signe de croix pour courir aussitôt vers la porte de sortie.

Le petit Etienne n’est jamais le dernier, quand il s’agit de quitter l’école. La Soeur a tout juste le temps de l’arrêter :
- Etienne, vous direz à Maman Aline que j’aimerais avoir un chou rouge pour demain !

Le gamin est reparti aussi vite ; il a déjà traversé la barrière.

Le chemin le plus court pour rentrer chez lui passe par la rue Roland. Pourtant, l’enfant prend le chemin de l’église qu’il contourne pour remonter derrière le jardin de la cure.

Il est question de se presser. Maman Aline pourrait venir l’attendre devant chez Beaujean, une baguette à la main.

Ici, prends garde, Etienne ! N’oublie surtout pas de saluer Donatilde. Elle serait bien capable d’aller crier au père Joseph qu’il élève ses enfants comme des porcs.

Etienne regarde, avant d’envoyer son bonjour. Mais Donatilde n’est pas là. Jean-Baptiste est seul, assis sur son vieux banc et suçant sa pipe. De l’autre côté de la rue, Marie Gillain arrange quelques bacs de fleurs :
- Bonjour Marie... Bonjour Jean-Baptiste !
- Bonjour mon gamin. On revient de l’école ?
- Oui, Jean-Baptiste.
- Et qu’a-t-elle raconté, la religieuse ?
- Elle a demandé que je lui apporte un chou rouge.
- Tu n’as qu’à lui dire d’en planter !
- Oui. Je le lui dirai.

Et le gosse remonte en courant. Il a aperçu Maman Aline qui l’attend devant la pompe, à proximité de chez Polyte.

A dire vrai, l’enfant s’en est tiré à bon compte. Maman lui a bien tiré un peu l’oreille avant de le faire rentrer pour manger sa tartine. Le temps d’entendre Polyte pérorer : ″Pourquoi crier ? Il n’en feront jamais la moitié de ce que nous avons fait à leur âge !″ A quoi Juliette, son épouse, répondait : ″Tais-toi, vieux sot ! On ne parle pas ainsi devant des enfants !″

Etienne ne se souvient plus guère comment la soirée s’est passée. Mais... le lendemain...

Le lendemain, notre gamin se rend à l’école comme il le fait chaque jour. Il passe devant la maison de l’oncle Léon, échange quelques mots avec son jeune cousin Jules Piron, pour descendre ensuite vers la petite école, tout à fait comme les autres jours.

Comme les autres jours ?  ! Que non ! Il l’ignore encore, le petit Etienne. Mais ce ne sera pas, pour lui, un jour comme un autre. Ce serait faire fi... du chou rouge ! Un chou rouge que l’enfant a oublié depuis longtemps. Le chou rouge que la religieuse attend pour préparer le dîner.

Une cour de récréation, c’est fait pour jouer et non pour aller s’entretenir avec les maîtresses d’école. Etienne le sait fort bien. C’est sans doute la raison pour laquelle il ne prête guère attention à la Soeur (je ne reviens plus sur son nom !) qui l’interpelle et le retient par le bras :
- Eh alors, Etienne... et mon chou rouge ?
- Si vous voulez un chou rouge, plantez-le !

La réponse n’a pas eu le temps de se reposer sur la langue du gosse. Il l’a lâchée comme cela, sans songer plus loin, comme Jean-Baptiste lui avait dit.

Mais allez vous fier aux grandes personnes ! Aussi rapide que l’éclair, une gifle vient caresser la joue du petit Etienne... il en est encore étonné. Aussitôt qu’il comprend que d’autres soufflets pouvaient suivre, il se protège en courant de l’autre côté de la barrière.
- Etienne, revenez de suite ici !

Revenir ? Quand il s’est rendu compte que la religieuse arrivait – et déjà certain que ce n’était pas pour l’embrasser – il s’enfuit et remonte, au plus vite, la rue Roland (qui ne se nommait sans doute pas ainsi à l’époque).

C’est tout en remontant ce raidillon que les idées se sont mises à germer dans son cerveau. S’enfuir, certes ! Mais pour aller où ? A la maison ? Pour être encore giflé davantage par Maman Aline ? Et s’il allait tout raconter à l’oncle Piron qui habite ici plus haut, juste après l’école du maître !

L’école du maître ? L’enfant n’est pas encore parvenu à remettre toutes ses idées en place que l’y voilà déjà. Monsieur Dessomme, le bon vieux maître, voilà l’homme de la situation, le sauveur. Etienne passe la barrière de la grande école et va frapper à la porte.
- Tiens, c’est toi, Etienne ? Ou vas-tu ?
- A la grande école, monsieur le Maître. Ma Soeur m’a giflé et je ne veux plus retourner près d’elle.

Le Maître lui a fait raconter son histoire plus de trois fois, au gamin. Lui demandant les tenants et les aboutissants. C’est qu’une pareille histoire, notre Maître aura trop de plaisir à le raconter dans tout Maredret. N’allez surtout pas croire qu’il cancane volontiers ! Sûr que non. Mais le fait est qu’entre la petite école et lui, ce n’est pas tous les jours fête. On vit le plus souvent en mésintelligence.

Et ce soir là avec Maman Aline, me demanderez-vous, comment cela s’est-il passé ? Je ne saurais vous le dire. Etienne ne me l’a jamais raconté. Sa mère n’est sûrement pas restée sans réaction.

Ce que je puis vous affirmer, c’est qu’Etienne acheva son année à la grande école du bon vieux maître Dessomme ; un maître pour lequel il avait beaucoup d’estime ; un maître qui lui a appris à écrire, lire et calculer. Mais surtout un maître qui lui apprenait à connaître tout ce qui gravitait autour de lui : savoir citer le nom des arbres, reconnaître les oiseaux rien qu’à leurs cris, savoir cueillir l’origan , le serpolet et toutes ces plantes qu’on nomme ″mauvaises herbes″ quand on ne les connaît pas.

Etienne n’a jamais oublié tout cela... comme il n’a jamais oublié l’histoire du chou rouge.

Texte en français © Lucien Somme traduit du wallon et reproduit grâce à son aimable autorisation (23/09/2005).
 


 


Dans les années 1900

La vie rurale à la belle époque

L'instruction et la tirelire. Un vélo.

En ce temps-là, les enfants n'étaient pas tenus de fréquenter l'école primaire. Mais à Maredret, Monsieur Henri Desclée voulait que nous apprenions quelque chose. A cette fin, les gamins se rendaient chez lui et il nous faisait copier l'Evangile. C'était l'école dominicale.

Quand l'école était terminée, Monsieur Henri Desclée nous engageait à l'épargne. Les intérêts étaient payés sur-le-champ, et à un taux très intéressant. Chaque fois qu'on glissait un centime ou cinq centimes dans sa tirelire, la même somme était introduite par Monsieur Henri. Si le montant épargné atteignait 9 centimes ou 90 centimes ou 9 francs, Monsieur Henri arrondissait sa mise en 10 centimes, un franc, dix francs.

Ainsi, je pus acquérir un vélo qui me coûta 225 francs. Il pesait entre 18 et 20 kilos et avait un pignon fixe. Vu mon poids plume, j'éprouvais des difficultés quand je devais freiner en descente. Que ferait Eddy Merckx avec un tel vélo pour grimper ou descendre le Tourmalet ou le Galibier ?

En ce temps-là, pour être propriétaire d'un vélo, il fallait justifier un déplacement d'au moins 5 km de chez soi au lieu de travail. On devait s'adresser à la Commune pour avoir une plaque ouvrier qui coûtait un franc. Pour les autres plaques, qui coûtaient 10 francs, on devait se rendre à Fosses.

L'acquisition d'un vélo me permit de gagner une heure et demie par jour sur le trajet que je faisais auparavant à pied. Tous les jours, je me rendais initialement à pied à la ferme du Bois-le-Couvert à Serville, distante de 6 km de chez moi. Le travail commençait à 6 heures du matin. Je devais partir, par tous les temps, à 4 h 30. Le vélo me fit ainsi partir vers 5 h 15.

Maxi Seleck,
Maredret

15/03/1973


 



Carnet de la Caisse d'Epargne daté du 29/09/1899
et ayant été utilisé à Maredret.
 


 


Dimanche 6 août 1891 - Une visite à l'Abbaye de Maredsous

Le dimanche 6 août 1891, le train arrivant de Charleroi, vers sept heures du matin, déversait dans la gare de Tamines des flots inusités de voyageurs. C’étaient les membres de la Société Archéologique de Charleroi, se rendant en corps à la nouvelle abbaye de Maredsous [la première pierre a été posée le 20 mars 1873 par Mgr Gravez, évêque de Namur, au milieu d’un grand concours de monde].

[...] 

En quittant la station de Saint-Gérard, nous voyageons sur un plateau élevé, d’où l’on jouit d’un assez vaste horizon. Après avoir laissé sur notre droite le domaine de Thozée, où vécut longtemps le célèbre graveur contemporain, Félicien Rops, nous dépassons la bifurcation d’Acoz et arrêtons un instant à Mettet, commune qui prend insensiblement l’aspect d’une petite ville, grâce à ses nouvelles voies ferrées et surtout aux riches carrières dont elle est le centre. 

Le train reprend ensuite sa marche en obliquant très sensiblement vers l’est et en effectuant une descente assez forte, dont la conséquence inévitable, mais très ennuyeuse pour l’amant de la belle nature, est notre enfouissement brutal, dans une tranchée interminable, qui se joue impitoyablement de nous, ayant l’air, par moment, de vouloir abaisser ses deux vilaines parois, mais les relevant presqu’aussitôt de plus belle façon. Ce n’est que longtemps après avoir passé sous le viaduc de la grand’ route de Fraire à Bioulx, que nous sommes enfin délivrés de cette maudite tranchée, en débouchant du petit bois de Furnaux ou Fenal, dans la délicieuse vallée de la Molignée, à peu près inconnue des touristes avant le percement récent et si laborieux du chemin de fer qui la parcourt d’un bout à l’autre. 

Heureux de la liberté rendue à nos regards, nous nous livrons entièrement à la contemplation des tableaux gracieux que la nature fait successivement surgir sous nos yeux éblouis et comme fascinés au sein de cette charmante vallée d’un cachet tout spécial. 

Presque toute la scène se déroule à droite, la gauche ne présentant guère que la monotone entaille grisâtre, pratiquée dans la masse rocheuse pour le passage de la voie ferrée. 

Voyez d’abord ce gentil ruisseau décrivant ses capricieux méandres au milieu des hautes herbes du vallon plein de fraîcheur où nous venons d’apparaître si brusquement. Il semble tout effarouché de notre intrusion dans son antique domaine si longtemps incontesté, et court de réfugier en murmurant sous la protection des vieux murs du Château d’Ermeton-sur-Biert, appartenant au comte de Villermont. Cette antique château-ferme, avec sa grande porte armoriée, sa chapelle castrale, ses énormes bâtiments formant carré, s’étend mollement dans la prairie, couché comme un gardien fidèle au pied du pittoresque village du même nom, que nous apercevons sur le flanc droit du vallon d’où émerge une église assez élégante. 

Après un court arrêt à la petite gare d’Ermeton-Furnaux, à peine avons-nous franchi un viaduc, que nous retrouvons avec bonheur, toujours sur notre droite, la gracieuse Molignée, grossie, cette fois, du Biert. Déjà familiarisée avec notre présence, elle nous tient gaiement compagnie dans notre course vertigineuse, tout en prêtant avec générosité son précieux concours à plusieurs établissements échelonnés le long de ses rives et d’où sortent ces plaques carrées, d’un beau noir, que nous apercevons rangées méthodiquement sous forme de volumineux parallélipipèdes et connues sous le nom de marbre de Denée, commune dont dépend le hameau de Maredsous, notre dernière étape. 

Le train ralentit sa marche et s’arrête bientôt au petit mais très intéressant village de Maredret, dominé par une ancienne et vaste ferme, don de S. Gérard à l’abbaye de Brogne, qui la posséda jusqu’à la révolution. Son nom à physionomie germanique (Meerendrecht), signifie "gué du marais", et trahit l’origine franque de cette localité dont nous admirons la pittoresque situation. Au-delà, sur une hauteur, apparaît un énorme bâtiment en construction, que plusieurs d’entre nous prennent pour l’établissement formant l’objectif essentiel de notre excursion. On leur apprend que c’est une abbaye de bénédictines, qu’on bâtit en ce moment à proximité de celle que nous allons visiter. 

A peine avons-nous eu le loisir de jeter un coup d’oeil sur le charmant paysage qui nous entoure, que le train, s’ébranlant une dernière fois, s’enfonce dans une haute tranchée, taillée dans le roc vif, et dont les côtés nous montrent à nu, superposés régulièrement, des blocs immenses de cet excellent marbre noir si abondant dans cette région, dont il constitue une des principales ressources. 

Au sortir de là, un spectacle grandiose, inoubliable, nous frappe de stupeur. Tandis que sous nos pieds une magnifique prairie s’étend comme un immense tapis vert sur lequel nous courrons parallèlement avec la petite rivière, notre fidèle compagne, en face de nous, sur un plateau dominant tous les environs, dans un site sauvage, très pittoresque, empreint de grandeur et paraissant créé tout exprès pour le calme et la paix, se dresse majestueusement dans les airs, une masse gigantesque de pierre, du sein de laquelle s’élancent deux superbes tours parallèles, dessinant leur imposante silhouette sur le fond bleu du ciel. Maredsous !! Tel est le cri qui sort instinctivement de nos poitrines. Quoique prévenu, en face de cette apparition soudaine du moyen-âge dans sa plus vive splendeur monacale, de ce véritable revenant d’une époque idéaliste, surgissant tout à coup du milieu de cette ravissante solitude, comme un audacieux défi lancé au positivisme de notre siècle, on est tenté de se croire le jouet d’un de ces mirages trompeurs, bien connus de ceux qui ont voyagé dans les sables du désert ou parmi les glaces de la région polaire. Cependant, ce n’est ni Villers, ni Orval, ni Lobbes, ni Aulne, ressuscitées du fond de leur tombeau bientôt séculaire, et qui toutes se cachaient au sein de fraîches vallées. C’est plus fort encore : c’est le Mont Cassin, transporté du milieu de la chaude Italie au coeur de notre froide patrie ! On connaît le diction : "Bernardus valles montes Benedictus amabat". 

A droite et à gauche de l’abbaye, la perspective est fermée par des hauteurs un peu moindres, nues ou boisées, tandis qu’au pied de la montagne, et comme s’abritant sous son aile tutélaire, est blottie l’ancienne ferme de Maredsous, convertie par MM. Desclée de Tournai, fondateurs de l’abbaye, en une jolie maison de campagne d’un bon style ancien. Ses pignons et son petit clocher se dessinent gracieusement sur un rideau de verdure formé par une longue allée de vieux charmes. 

Quant à la Molignée, elle est ici à la partie la plus pittoresque de son cours. Après avoir salué de ses joyeuses cascatelles le gentil château ci-dessus, et formé un petit étang en face, elle contourne une côte où dorment des guerriers francs que la pioche de l’archéologue est venue troubler en 1884, dans leur sommeil douze fois séculaire et dont le cimetière diffère, paraît-il, de tous les autres du même genre, par la disposition des tombes mises au jour. La petite rivière s’engage ensuite dans un vallon étroit dont les flancs boisés portent des traces béantes de la main de l’homme qui les a fouillés. Après s’être grossie à gauche du ruisseau de Denée, qui se creuse péniblement un passage au fond d’une gorge d’un vert sombre sur lequel tranche la blancheur grisâtre de la nouvelle route conduisant de la gare au centre du village, elle fait mouvoir la roue du vieux moulin et passe ensuite sous le nouveau chemin descendant de l’abbaye à la petite station de Denée-Maredsous. De notre côté nous ne tardons pas à l’y rejoindre au sortir des profondeurs d’un tunnel, pratiqué non sans peine sous les inébranlables assises naturelles du nouveau monastère, composées presqu’uniquement d’un calcaire compact de première qualité, comme le démontrent les couches épaisses et régulièrement espacées, mises à nu par la mine et la pioche, lors du creusement de cette profonde excavation et de ses abords. Cette abondance extraordinaire, sur les lieux mêmes, de la matière première, suffit à expliquer comment on a pu prodiguer la pierre avec un tel luxe dans la splendide construction dont nous avons entrevu tout à l’heure la superbe façade et dont maintenant le côté oriental, encadré agréablement par un massif d’arbustes, captive à son tour toute notre attention. De la gare, l’analyse en est très facile.

[...] 

Gustave Boulmont,
Professeur d’Histoire & de Géographie
et sociétaire de la SOCIETE ARCHEOLOGIQUE DE CHARLEROI

Thuin, le 19 mars 1892

Extraits (pages 11 à 16).


 


 


14 mars 1828

En 1830, les villages de Sosoye et Maredret, qui ne forment déjà qu'une seule et même commune, comptent une population de 406 habitants.

Comme beaucoup de petites localités de cette époque, on y dénombre un grand nombre de moutons, 280, auxquels s'ajoutent 5 chevaux, 10 poulains, 72 bêtes à corne , 54 veaux et 35 porcs.

Cette activité agricole est complétée par une seconde, complètement disparue de nos jours. Profitant du cours de la Molignée, de petites usines à eau se sont installées le long de ses berges. C'est ainsi que nous trouvons une batterie de chanvre au lieu-dit Robiet (parcelle cadastrale N° A/156) et un martinet appartenant au maître de forges Antoine Laurent demeurant à Anthée (parcelle cadastrale N° A/169).

Le notaire Simon Nopener de Saint-Gérard possède au lieu-dit Entre deux eaux (parcelle cadastrale N° A/90) un moulin à farine et Ferdinand Toquin, cultivateur à Ermeton-sur-Biert, est propriétaire d'un moulin à huile situé au Long Pré (parcelle cadastrale N° A/205). A cela, il faut encore ajouter deux brasseries, l'une située sur Maredret, l'autre sur Sosoye.

Un registre cadastral du 14 mars 1828 nous les décrit ainsi : "Il existe dans cette commune deux brasseries de peu d'importance et qui forment deux classes. La première (située à Maredret, numéro cadastral 355, appartient à Baivy Charles et consorts, cabaretier dans ce village) se compose d'une chaudière contenant 23 barils et une cuve matière contenant 15,40, plus une autre servant de réfrigérant en assez bon état ; on y fait dix à douze brassins de bière par an qui se consomment dans la commune. Le propriétaire la loue aux habitants qui veulent brasser. Evaluation du revenu net : 22. La deuxième (située à Sosoye, numéro cadastral 240, appartient à la veuve Dieudonné Tonon) se compose d'une chaudière, une cuve matière et un réfrigérant plus petite que la précédente en assez bon état et exploitée de la même manière que la première. On l'évalue à un revenu net de 16."


Reste à savoir, grâce au cadastre de cette époque, où se trouvait située cette brasserie à Maredret.
 


 


11 lettres de Jean-Pierre Baivy de Maredret, troupier de Napoléon (1809-1811)

Cette page d'histoire, mêlant histoire locale et histoire tout court, a pu être rédigée grâce à une copie d'une lettre reçue de Jean-Claude Jadot, originaire de Maredret et dont la mère est née Madeleine Baivy, la reine de la fête du centenaire de l'indépendance de la Belgique qui a eu lieu à Maredret le dimanche 17/08/1930.

Cette copie de la lettre de Jean-Pierre Baivy, soldat conscrit originaire de Maredret, alors sous régime français, datée du 30/08/1811, a été le point de départ d'une passionnante recherche historique.

D'autres lettres existaient-elles encore dans la famille Baivy ?

C'est grâce à un habitant de la région, passionné d'histoire, qu'une série d'articles, remarquablement rédigés par Gustave Maison et publiés dans la revue Confluent (Jambes - Namur), ont pu être trouvés.

Dans cette série de 5 articles, publiés en 1979 et 1980, l'auteur présente 10 lettres écrites par Jean-Pierre Baivy entre le 04/06/1809 et le 13/11/1811. La lettre du 30/08/1811 n'y figurait pas.

Cette dernière sera cependant ensuite publiée en 1996 par Gustave Maison dans un article de la Revue ABN, publication périodique de l'Association Belge Napoléonienne asbl (ABN). Cet article reprend en grande partie le contenu des 5 articles publiés précédemment dans la revue Confluent.

Dans la même Revue ABN, à la suite de l'article consacré à Jean-Pierre Baivy, l'auteur publie un article intitulé Avec le 85e régiment de Ligne dans la campagne de Russie.

Si Jean-Pierre Baivy n'est pas un illettré, son orthographe est parfois déficiente tandis que l'usage d'une phonétique très personnelle a de quoi surprendre le lecteur d'aujourd'hui. Les 11 lettres reproduites par Gustave Maison dans ses articles ont été transcrites par ses soins en rectifiant l'orthographe assez capricieuse et certains mots écrits phonétiquement tout en conservant le style et la tournure des phrases où apparaît constamment le parler d'Entre-Sambre-et-Meuse.

Les lettres étaient, selon l'usage de l'époque, pliées au format 8 x 10 cm et scellée à la cire.

Les lettres reçues par les parents de Jean-Pierre Baivy étaient certainement un événement, pour la famille mais aussi pour le village de Maredret et les villages voisins du fait des nouvelles des autres conscrits figurant dans ces lettres.

En vertu de la loi du 19 Fructidor de l'An XIII fixant les règles de la conscription, Jean-Pierre Baivy avait, comme tous les jeunes de son âge, participé au tirage au sort à Fosses, chef-lieu de canton.

"Le 3 j'ai été habillé" (lettre du 04/06/1809), soit le lendemain même de l'arrivée du jeune soldat, originaire de Maredret, à Coblence (Prusse).

Pour lui, cette prise de possession de l'uniforme est un événement. Aussitôt ses vêtements civils quittés, le nouveau troupier en informait sa famille par l'envoi d'une vignette coloriée qu'il se procurait à la cantine de son dépôt régimentaire et que les parents pouvaient, avec la fierté que l'on devine, faire circuler parmi la famille, les voisins, les amis et les connaissances.

Jean-Pierre Baivy n'a pas failli à cette tradition.

L'une de ses premières lettres était accompagnée d'une reproduction en couleurs de son uniforme de fusilier : le shako et sa plaque avec l'aigle, l'habit bleu à parements rouges, le pantalon blanc et les guêtres noires. Pas d'arme, et ceci est exceptionnel. Contrairement à ce que l'on constatait le plus souvent, le dessinateur n'a pas pris de liberté avec la réalité et l'uniforme est reproduit assez fidèlement.

L'état de conservation du document témoigne manifestement du soin particulier dont l'entourèrent les parents du conscrit.
 



Voila mon pourtrai
Jean pierre Baivy de maredret
et j'espère que vous mecrivrez
Si vous étiez contan de mon pourtrai
 

Coblentz, le 4 de juin de l'an 1809

Mon très cher père et mère,

Je vous écris ce mot de lettre pour m'informer de l'état de votre santé. Tant qu'à moi, Dieu merci, je me porte bien. Je fais bien mes compliments à mes frères et soeurs et mémère et à tous mes autres parents et amis et amies.

Et j'espère que vous le ferez dire à mon parrain de Mettet que je me porte bien et plais bien. Et encore à ma cousine Rosalie demeurant à Hébée.

Et encore, je saurais volontiers qui travaille à ma place. On dit que nous allons bientôt partir pour Mayence.

Je vous prie de m'envoyer de vos nouvelles de suite.

J'ai arrivé à Coblentz le 2 du mois de juin. Le 3, j'ai été habillé. Je vais écrire l'adresse que vous me ferez : A Monsieur Baivy Jean-Pierre, soldat dans la 1ère compagnie du 5ème bataillon du 85ème régiment en garnison à Coblentz, département du Rhin et Moselle.

Je suis dans la première compagnie et Prumont dans la deuxième. Pour faire ma route, j'ai commencé à Namur... à Huy... à Liège... à Herve... à Aix-la-Chapelle... à Juliers... à Bergheim... à Cologne... à Bonn... à Remagen... à Andernach... à Coblentz.

Voilà les villes où j'ai couché en route.

J'ai vu une fontaine qui bouillait toujours.


A Monsieur Augustin Baivy
demeurant à Maredret,
canton de Fosse,
arrondissement de Namur,
département de Sambre et Meuse,
à Maredret par Namur.
 

Le 4 juillet l'an 1809

Mon très cher père et mère,

Je vous fais bien mes compliments et à mes frères et à mes soeurs et à mon oncle et à ma tante Petite et à ma cousine Victoire.

Je suis parti de Coblentz, je suis passé le Rhin.

Je suis à un endroit qui s'appelle Lan[...].

Je suis à l'hôpital pour un mal d'oreille.

J'espère que je n'y resterai guère. J'espère que mes frères feront un voyage à Waltkur [Walcourt] pour moi. Je ne vous demande pas de réponse. Quand je serai refait, je vous renverrai ma lettre de suite.
 

Sans date (Mulheim, seconde quinzaine de juillet 1809)

Mon très cher père et mère et frères et soeurs et mémère,

Je vous fais bien mes compliments à tous.

Je fais bien mes compliments à mon oncle Gilbert et à ma tante Petite et à mes cousins Charles et Auguste et Alexis et à ma cousine Victoire et à mon oncle Joseph et à ma tante et à toute sa famille et à mon oncle Labioi et à ma tante et à toute la famille et à mon parrain et à marraine, je lui fais compliment.

Je fais mes compliments à François et Charles Piette, à Alexandre Montoi et à mes amis et à tous ceux qui parleront de moi.

J'ai été à l'hôpital. J'ai resté 8 jours et je suis guéri et je me porte bien à présent.

Et j'espère que vous me marquerez si vous vous portez bien tous.

Et nous sommes nourris sur les bourgeois : nous avons la goutte, la soupe, la salade et la viande et la bière et le pain et tout ce que nous voulons à profusion.

Je demande s'il y a deux de mes frères qui ont été à Waltkur [Walcourt] et j'espère s'ils n'ont pas été qu'ils iront. Je demande qu'ils fassent cela pour moi.

J'espère que vous me renverrez des nouvelles du pays. J'ai encore un peu d'argent et tant que j'en aurai, je n'en demande pas.

Mon adresse est Monsieur Baivy, soldat à la 1ère compagnie du 5ème Bataillon du 85ème Régiment faisant partie de la 9ème semi-brigade provisoire au cantonnement à Mulheim dans la principauté de Darmstadt à Mulheim.

Je vous prie de mettre l'adresse telle qu'elle est écrite sur la lettre.
 

Le 11 de septembre 1809

Mon très cher père et mère,

Je vous fais mes compliments et aussi à [...].

Nous avons parti de Mulheim le 29 juillet et nous avons arrivé à Vienne le 25 du mois d'août et nous avons passé la vue de l'Empereur le 26.

Le 27, nous partons pour notre régiment, 45 lieues à l'autre côté de Vienne.

Je vous ai envoyé une lettre de Mulheim et je n'ai point encore reçu [de réponse]. Je suis avec Jean Joseph Puissant, camarade de lit. Et je suis encore avec Prumon de Flavion. Mais il n'est plus dans la même compagnie avec moi. Mais nous nous voyons encore tous les jours. Je vois le fils Remy Piette de Denée tous les jours et il vous fait des compliments.

Et j'espère que vous avez eu du plaisir à la ducasse, mais à [illisible] j'espère que nous serons tous ensemble.

J'espère que vous enverrez des nouvelles. Comment qu'il va à la forge et si l'on reprend des conscrits. Et je finis ma lettre en vous embrassant de bon coeur. Mon adresse est : Jean Pierre Baivy, soldat 85ème Régiment de Ligne, 4ème compagnie, 1er bataillon faisant partie du 3e Corps d'Armée. Campé à Brünn.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 09/10/1809.
 

A Nanarque le 25 janvier 1810

Mon très cher père et mère, je mets la main à la plume pour m'informer de votre santé et aussi de mes frères et soeurs.

Pour frère Augustin, je vous renverrai un certificat à la première lettre, mais le certificat ne sert que pour 3 mois et 10 jours avant qu'on ne tire la conscription. La [réponse à la] lettre que j'ai écrite à Mulheim, je l'ai reçue au camp de Brünn à 30 lieues de l'autre côté de Vienne.

Je ne suis plus qu'à 200 lieues de chez vous. Je suis revenu 100 lieues à côté de Vienne et la [réponse à la] lettre que j'ai écrite au camp je ne l'ai point reçue.

Je vous souhaite une heureuse année à tous et aussi à mes oncles et à mes tantes et à mes cousines et à mes cousins et à tous ceux qui parleront de moi. Je demande comment mon oncle Labioi se porte. L'argent que vous m'avez renvoyé m'a fait bien du plaisir et à Prumont aussi.

Vous me direz comment la forge de Maredsous va ; si mon frère Gilbert n'y est pas encore revenu, vous me le ferez savoir de suite. Prumon de Flavion vous fait bien des compliments et Puissant d'Anhée. Et je suis aussi avec Burton de [...] qui vous fait ses compliments et aussi à Charles Baivy et je suis aussi avec Piette de Denée qui vous fait ses compliments.

Et moi, je fais mes compliments à Marie-Joseph Latige et à son mari et à toute sa famille et à sa soeur.

Je suis avec un jeune d'Auvlet [Auvelais ?] qui s'appelle Mercier et qui fait des compliments à Marie-Joseph Latige et à elle, et il voudrait [faire connaître] son nom. Je finis ma lettre en vous embrassant.

Jean-Pierre Baivy

Voici mon adresse :
A Monsieur Baivy, soldat au 1er bataillon, 4e compagnie du 85e régiment de ligne, 3e division, 3e corps d'armée d'Allemagne, suite de la grande Armée.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 23/02/1810.
 

A Essene, en Westphalie, le 13 mars 1810

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de votre santé et aussi de celle de mes frères et de mes soeurs et je salue aussi bien mes oncles que mes tantes, mes cousines et mes cousins. Je fais mes compliments à Charles Baivy et à sa femme.

Et moi, je me porte toujours bien. J'ai reçu les trois couronnes que vous m'avez envoyées et qui m'ont fait bien du plaisir. Et depuis que je l'ai reçu, voilà déjà la troisième lettre que je vous écris. Vous voyez bien que ce n'est pas de ma faute. mais j'ai reçu des nouvelles par mes camarades aussi bien de l'un que de l'autre. Vous me serez savoir des nouvelles depuis le plus [loin] qu'il vous sera possible. Vous ne parlez pas de ma mèmère. Vous me ferez savoir si mon oncle Labioi est guéri. Vous me ferez savoir si mon frère Gilbert est revenu à Maredsous. Mon cher père et ma chère mère, je vous prie de m'envoyer un peu d'argent si vous pouviez car j'en ai bien besoin, nous sommes dans un très mauvais pays.

Prumont et Puissant et Piette et Burton vous font bien des compliments et aussi à leurs père et mère.

Piette ne sait pas où il est le fils du médecin mais il croit qu'il est en Espagne.

Nous avons fait une très grande route. Nous avons traversé la Bavière et la Saxe qu'il faisait bien du mauvais temps. Mais à présent, nous ne sommes plus qu'à soixante lieues du Rhin. Je finis en vous embrassant de tout mon coeur.

Je suis votre fils Jean-Pierre Baivy pour la vie.

Mon adresse est au 85e régiment, 1er bataillon, 4e compagnie, 3e division, 3e corps d'armée d'Allemagne à Essene.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 17/04/1810.
 

Aislene en Westphalie, le 28 juillet 1810

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je mets la main à la plume pour vous dire que j'ai bien reçu vos deux lettres et l'argent que vous m'avez envoyé qui m'a [fait] bien du plaisir. De suite que je l'ai reçu, j'ai acheté une chemise, un pantalon, une veste et deux paires de [...].

J'ai remis la couronne à Prumont que son père avait envoyé. Mon cher père, j'ai resté deux mois sans vous répondre à cause que j'attendais tous les jours après le certificat pour vous [le] renvoyer et il n'est encore fait.

Vous me demandez si j'ai encore mal au poignet.

Il n'a plus fait mal qu'une fois ou bien deux depuis que je suis parti. Vous dites que l'on va délivrer des congés.

C'est vrai, mais le congé de semestre encore pour en avoir un, il ne faut plus avoir de père ni de mère. Je suis très content de savoir que mon frère Gilbert est revenu à Maredsous et que mon frère Auguste va à l'école mais je saurais volontiers qui travaille à sa place.

Je vous promets que si je passais dans vos environs, je vous irais voir.

Je fais mes compliments à mes frères et soeurs et à ma mèmère et à mon oncle Gilbert et à tante Petite et à ma cousine Victoire et à mon parrain et à tous mes autres parents et à Hubert Colard.

Vous me dites que le fils Planard est à Strasbourg et moi qu'à huit lieues. Vous me ferez savoir son adresse. Peut-être que je pourrai voir.

Quand vous m'enverrez encore de l'argent, vous le ferez à l'adresse de Prumont parce qu'on ne retient rien.

Je suis votre très cher fils, Jean-Pierre Baivy pour la vie.

Voici mon adresse : A Monsieur Jean-Pierre Baivy, 1er bataillon, 4ème compagnie, 85ème régiment, 3ème division, 3ème corps d'Armée d'Allemagne, à Essene en Westphalie.
 

A Anzebourgt, le 15 novembre 1810

Mon cher père et ma chère [mère]

Je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de votre santé. Pour quant à la mienne, elle est très bonne. Je désire de tout coeur que la santé vous trouve de même.

Mon cher père, j'ai reçu votre lettre le sept de septembre qui m'a [causé] un sensible plaisir d'apprendre que vous jouissez d'une parfaite santé ainsi que mes frères et soeurs. Vous saurez que j'ai reçu les trois couronnes de France que vous m'avez envoyées. Et Prumont a reçu le sien aussi. Vous le ferez savoir à ses parents.

Vous saurez que j'ai été deux mois malade et j'avais la fièvre tout le jour. Et m'ont commandé le cinq août si j'attendais à vous écrire parce que l'on s'a mis en marche. Et nous avons marché 100 lieues. Voilà ce qui m'a empêché de vous écrire.

Présentement, nous sommes sur le port de mer pour empêcher de passer des vivres aux Anglais.

Mon cher Père, nous sommes encore trop jeunes pour avoir des congés de semestre. Il faut avoir deux ans de service pour en avoir un. Si Piette [de] Denée n'avait été malade cinq mois, il aurait retourné en semestre.

Je suis bien content que la forge va bien.

Bien des compliments à [...].

Voici mon adresse : Jean-Pierre Baivy, soldat à la 4ème compagnie, 1er bataillon, 85ème régiment, 3ème division, 3ème corps d'armée d'Allemagne, cantonné dans la principauté d'Anzebourgt.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 19/12/1810.
 

Stettin, le 10 du mois de juin 1811

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de votre santé. Quant à la mienne, elle est bonne, Dieu merci.

Je désire de tout mon coeur que la présente vous trouve de même.

J'ai reçu votre lettre du 13 janvier avec un très grand plaisir d'apprendre que vous jouissiez d'une parfaite santé. J'ai reçu les douze francs que vous m'avez envoyés et qui m'ont fait beaucoup de plaisir. Je ne vous ai pas fait réponse plus vite car nous nous avons mis en route. Nous avons fait beaucoup de chemin. Nous avons fait aux environs de deux cents lieues en 29 jours sans nous arrêter. Dans le sable. Mais à présent, nous sommes en garnison en Prusse.

Nous sommes très mal parce qu'il fait très cher vivre.

Nous sommes aux environs de 8.000 hommes en garnison.

On a voulu donner des congés de semestre mais je ne crois pas que l'on en donnerait à présent. J'avais fait mon possible de tâcher d'en avoir un mais on nous a dit qu'il fallait avoir 3 ans de service.

Vous me ferez savoir au plus juste quand mon frère Auguste sera pour tirer la conscription et s'il y a beaucoup de partis. Vous me ferez savoir comment mon frère travaille, si ça va toujours bien.

Je fais bien mes compliments à [...].

Rien d'autres choses à vous marquer pour le moment.

Je finis ma lettre en vous embrassant du plus profond de mon coeur.

Je suis votre fils Jean-Pierre Baivy.
 

Voilà mon adresse.

A monsieur Baivy, soldat à la 4ème compagnie du 1er bataillon, 85ème Régiment, 4ème Division, 3ème Corps d'Armée d'Allemagne.

A présent, nous [sommes] de la 4ème division.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 04/07/1811.
 

A Stettin en Prusse le 30 août 1811
 












Signé : Jean pierre baivy pour la vie.
 

Transcription (avec respect de l'écriture et de l'orthographe) de la lettre du 30 août 1811 :

A monsieur auguste baivy demeurant à Maredret Canton de Fosse  arondissement de namur Departement de Sambre et meuse 

a Maredret par namur 

A Stettin en prusse le 30 aout 1811

Mon très cher perre et ma très cher merre

J’ai recu votre lettre datée du 13 juillet qui me fait un très grand plaisirs daprendre que vous jouissez d’une parfaite santé tant qu’a la mienne elle et très bonne. Je desire de tout mon coeur que la presante vous trouve de meme. J’ai bien recu les cinq couronne de france que vous m’avez envoiez qui ma fait un très plaisirs. J’ai acheté un pa[n]talon pour liver et j’ai mi se qui ma resté de coté, comme vous me dite que je tache de me retourner en se messe, mon perre quand je pourai m’y retourner je ne manquerai pas la si je pourait vous revoir. Je n’aurait jamais tant de plaisirs que de vous revoir tout ensemble a présent lon ne parle plus d’en donné, mais si on en donnait ancore je ferai mon possible pour en n’avoir un. Vous me ferez savoir de nouvelle de paptiste michaux Vous me ferez savoir son adresse peut être que je le pourai voir il an n’a baucout arive et ou nous somme, et si l’on parte de chez nous, vous lui direz mon adresse, des grand compliment à mes freres et mes soeurs et a ma grand merre et de compliment à mes oncle et tante, cousin et cousine, et hubert Colart et a toute sa famille et a Challe gilin et a toute sa famille et a nicola piette et a sa femme et a son fils. Je vous dirai pour nouvelle que nous [sommes] au anviron de 25 mille homme et il an arive encore tout le jours nous ne savons pas pourquoi se faire et nous somme très malle, prumont se porte bien et il vous fait bien le compliment, insi qu’a sont perre et merre, frere et soeur et à tout se parans ami et amie. Je n’ay point recu ma lettre que vous avez écrit avec baivy. Voila déja deux trois lettre que je vous récrit. Jan n’ay point encore reçu je ne sais pas si ce que je ne me pas bien une adresse ou vous et je vous prie de m’envoier un peut d’argant s’il vous plait, de me faire savoir de nouvelles du pays. puissant vous fait bien de compliment, ainsi qu’a son perre et sa merre. Je suis son camarade de le puissant piette fait bien de compliment a son perre et a sa merre et la premierre fois qu’on donnerait conge de ce [illisible] piette il y a, querton et fait bien de compliment a sont perre et sa merre, nous nous portont tout bien sinon que puissant a été malate, il en tombe beaucoup malade rien de nouveau a vous marquer pour le prèsant Je fini ma lettre en vous embrassant du plus profond de mon coeur. Je suis votre et fils.

Jean pierre baivy pour la vie.

 

Voila mon adresse.

A monsieur baivy Soldat à la 1° Compagnie de grenadier 1° bataillon 85 regiment 4° Division 3 Corps d’armée d’a[lle]magne

Vous me recrirez desuite.

A Stettin en prusse
 

En garnison, à Custrin, le 13 novembre 1811

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je vous écrit cette lettre, c'est pour répondre à la vôtre datée du 19 septembre 1811 qui m'a fait un très grand plaisir d'apprendre que vous jouissiez d'une parfaite santé. Et j'ai reçu la couronne de francs que vous m'avez envoyée et qui m'a fait bien du plaisir dans le moment car j'étais à l'hôpital pour la fièvre, mais j'en avais encore un petit peu.

Les fièvres m'ont commencé le 2 septembre et j'ai entrée à l'hôpital le 12 septembre et j'en suis sorti le 25 octobre encore avec mes fièvres et j'ai fait une route de soixante lieues que j'ai bien été misérable.

Et je crois que je vais encore entrer à l'hôpital.

Il vaudrait mieux être malade deux mois chez lui que d'être quinze jours comme je suis car je suis bien malheureux.

Je fais bien des compliments à mes frères et soeurs, à mes oncles et tantes, cousins et cousines et à tous ceux qui parlent de moi.

Et Prumont vous fait des compliments ainsi qu'à son père et à sa mère et frère et soeur, mais il n'a pas encore reçu sa lettre.

Burton de Bioul a été malade et il a reçu son [illisible] et fait des compliments à son père et à sa mère. Et Piette se porte bien et fait des compliments à son père et à sa mère. Puissant et d'autres aussi.

Vous me marquerez des nouvelles du pays, le plus qu'il vous sera possible car je suis très content quand j'en sais. Rien d'autres à vous marquer pour le présent.

Je finis en vous embrassant du plus profond de mon coeur. Je suis votre fils Jean-Pierre Baivy pour la vie.

Voilà mon adresse :

A Monsieur Jean-Pierre Baivy, à la 1ère Compagnie des Grenadiers, 1er bataillon, 85ème Régiment, 4ème Division, 3ème corps d'armée d'Allemagne, en suite à Custrin.

Cette lettre est arrivée à Maredret le 30/11/1811.
 

Commentaires

L'affection de Jean-Pierre Baivy pour ses parents, ses frères et ses soeurs et toute sa famille est aussi frappante que l'attachement à son village de Maredret.

Grâce à ces 11 lettres, il est possible de se rendre compte de la vie quotidienne mais aussi des inquiétudes et des préoccupations d'un conscrit du temps de Napoléon.

Jean-Pierre Baivy est inquiet et préoccupé par :

Dans sa lettre du 11/09/1809, Jean-Pierre Baivy écrit : "Et j'espère que vous avez eu du plaisir à la ducasse, mais à [...] j'espère que nous serons tous ensemble." Il s'agit donc de la confirmation de l'ancienneté de la ducasse (on parle aujourd'hui de kermesse), fête de la dédicace de la chapelle de Maredret, qui a lieu chaque année au début du mois de septembre. Des recherches sur cette tradition ancienne mériteraient d'être menées.

Après sa dernière lettre datée du 13/11/1811, qu'est devenu Jean-Pierre Baivy ?

Gustave Maison, l'auteur de la série des 5 articles publiés dans la revue Confluent et des 2 articles publiés dans la Revue ABN, publication périodique de l'Association Belge Napoléonienne asbl (ABN), a mené des recherches à son sujet.

Il a notamment réalisé un examen minutieux des registres paroissiaux de Sosoye dans lesquels le prévôt et curé de l'endroit consignait tous les actes d'état civil (baptêmes, mariages et décès) de sa circonscription.

Jusqu'au 20ème siècle, le village de Maredret dépendait en effet de la paroisse de Sosoye, érigée comme telle, dès 1607, par Mgr Buisseret, Evêque de Namur.

C'est donc en l'église de Sosoye que furent célébrés tous les événements marquants de la vie des Baivy. C'est dans les registres de cette paroisse qu'on devait en trouver la relation.

Après avoir dépouillé les quelques 300 pages de l'imposant in quarto consacré à la période de 1795 à 1830, découvrant à de nombreuses reprises l'intervention d'un proche de Jean-Pierre Baivy, soit comme parent, soit comme parrain ou marraine lors d'un baptême, soit comme époux ou témoin lors d'un mariage, force a été à Gustave Maison de constater que le conscrit de Maredret ne figurait à aucun moment parmi les intervenants cités dans les centaines d'actes établis au cours de la période concernée.

De Jean-Pierre Baivy, aucune trace. Il n'a donc retrouvé ni la forge paternelle ni son village natal.

Gustave Maison a également effectué des recherches au Château de Vincennes (France) auprès du Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT), très riche en archives napoléoniennes. Le SHAT est à présent devenu le Département "Terre" du Service historique de la défense, créé par décret en 2005.

Dans le second article publié dans la Revue ABN, publication périodique de l'Association Belge Napoléonienne asbl (ABN), Gustave Maison a relaté le sort du 85e régiment de Ligne après l'arrivée de la dernière lettre de Jean-Pierre Baivy à Maredret (30/11/1811). Une chose est sûre : le grenadier originaire de Maredret est resté présent au sein du 85e régiment de Ligne jusqu'à la Campagne de Russie. En effet, sa fiche signalétique au registre de contrôle du 85e régiment de Ligne précise : Disparu le 3 novembre 1812 à Wiasma [Russie]. A cette date, il figure donc parmi les morts ou les prisonniers.

C'est grâce à plusieurs générations de la famille Baivy mais aussi au travail remarquable de Gustave Maison que nous avons pu découvrir, avec beaucoup d'émotion faut-il le dire, ces lettres conservées précieusement pendant des décennies. Elles sont un témoignage particulièrement intéressant de la vie du début du 19ème siècle, à Maredret... et en Allemagne, dans l'armée d'occupation de Napoléon.
 

Yves Van Cranenbroeck

20/11/2005 et 14/03/2006
 

Bibliographie

Maison, Gustave (1979) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. 1ère partie. Confluent, publication mensuelle de La Vie Namuroise asbl (Jambes - Namur), N° 82, décembre 1979, pages 51 à 54.

Maison, Gustave (1980a) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. 2ème partie. Confluent, publication mensuelle de La Vie Namuroise asbl (Jambes - Namur), N° 83, janvier 1980, pages 42 à 45.

Maison, Gustave (1980b) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. 3ème partie. Confluent, publication mensuelle de La Vie Namuroise asbl (Jambes - Namur), N° 84, février 1980, pages 42 à 45.

Maison, Gustave (1980c) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. 4ème partie. Confluent, publication mensuelle de La Vie Namuroise asbl (Jambes - Namur), N° 85, mars 1980, pages 46 à 49.

Maison, Gustave (1980d) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. 5ème et dernière partie. Confluent, publication mensuelle de La Vie Namuroise asbl (Jambes - Namur), N° 87, mai-juin 1980, pages 46 et 47.

Maison, Gustave (1996a) - Un troupier de l'Empereur : Jean-Pierre Baivy, de Maredret. Revue ABN, publication périodique de l'Association Belge Napoléonienne asbl (ABN), N° 62, pages 26 à 39.

Maison, Gustave (1996b) - Avec le 85e régiment de Ligne dans la Campagne de Russie. Revue ABN, publication périodique de l'Association Belge Napoléonienne asbl (ABN), N° 62, pages 40 à 43.